Microsoft a dévoilé le 12 novembre une nouvelle initiative en matière d’intelligence artificielle baptisée « Projet Gecko ». Avec ce projet, la société technologique américaine se fixe comme objectif de concevoir des systèmes capables de comprendre les langues africaines (près de 2 000), de refléter les réalités rurales du continent et de fonctionner sur des appareils peu puissants, loin des grands centres urbains hyperconnectés. En somme, une IA accessible à tous.
Gommer les biais
Cette initiative est présentée comme une réponse à un constat désormais bien documenté : les grands modèles d’IA, entraînés surtout sur des contenus en anglais et dans quelques autres langues dominantes, sont nettement moins performants pour la majorité « sous-représentée » en ligne, notamment en Afrique. Le Project Gecko est mené par les équipes de Microsoft Research Africa, basé à Nairobi, de Microsoft Research India et du Microsoft Research Accelerator aux États-Unis.
Ashley Llorens, vice-présidente et directrice générale du Microsoft Research Accelerator, explique que « concevoir des systèmes d’IA à partir de zéro, en s’appuyant sur les connaissances, les langues et les modes de fonctionnement de la majorité mondiale, permet de proposer des solutions plus innovantes et utiles pour un grand nombre de personnes. Il s’agit d’une étape cruciale dans nos progrès vers l’adaptation et le déploiement à grande échelle de l’IA dans des contextes aux ressources limitées ».
L’Afrique de l’Est, et en particulier le Kenya, a été retenue comme l’un des premiers terrains d’expérimentation du projet, à l’instar de l’Inde. Les chercheurs y travaillent sur des modèles adaptés au kiswahili, au kikuyu et à d’autres langues rarement présentes dans les grands jeux de données d’IA. Microsoft a choisi de démarrer Gecko dans l’agriculture, un secteur stratégique où l’IA peut agir comme multiplicateur d’impact. Le World Economic Forum (WEF) estime que l’agriculture représente environ 20 % du PIB du continent africain et emploie près de 60 % de sa population active, principalement des petits exploitants. Au Kenya, elle pesait en janvier 2024 près d’un cinquième du PIB et employait plus de 40 % de la population totale, ainsi que 70 % de la population rurale, selon la Banque centrale du pays.
Un apport certain pour la production
Pour toucher ces agriculteurs kényans, Microsoft s’appuie sur un partenaire de longue date : Digital Green, une organisation spécialisée dans les infrastructures numériques communautaires pour l’agriculture. Ensemble, ils ont développé Farmer.Chat, un assistant qui permet aux agents de vulgarisation et aux petits producteurs d’accéder à des conseils agricoles en combinant texte, voix et vidéo. Avec les outils pilotes utilisés au Kenya, un agriculteur peut par exemple poser une question oralement en kikuyu ou en swahili, et recevoir une réponse audio et textuelle. Il peut même se voir proposer une vidéo locale qui démarre directement au moment précis où la solution à son problème est expliquée.
Les outils d’IA vont chercher l’information dans des milliers de vidéos tournées par des communautés rurales et diverses autres ressources, vérifient leurs réponses, puis proposent des recommandations adaptées aux questions posées. Selon Microsoft et ses partenaires, les premiers tests menés au Kenya montrent une amélioration de la pertinence des réponses et de la confiance des utilisateurs par rapport aux outils génériques. Pour un petit producteur de Nyeri, l’enjeu est concret : identifier une maladie du maïs, choisir le bon traitement, ou adapter son calendrier de semis face au changement climatique, sans avoir à traduire son problème en anglais ni à se fier aux conseils parfois intéressés des intermédiaires.
Autant d’informations qui peuvent contribuer à l’amélioration de ses récoltes, et par extension, de ses revenus. Dans son rapport « Africa Development Insights » publié en juin 2024 et citant PricewaterhouseCoopers, le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) estime que l’IA pourrait contribuer à hauteur d’environ 1 200 milliards USD à l’économie africaine d’ici 2030.
Un investissement stratégique
Officiellement, Gecko s’inscrit dans le discours d’IA inclusive cher à Microsoft. Mais le projet constitue aussi un investissement stratégique en Afrique. En travaillant sur des langues peu représentées numériquement comme le kikuyu, le swahili ou le somali, l’entreprise enrichit ses technologies de reconnaissance vocale et de traduction avec des données qu’elle pourra ensuite intégrer à l’ensemble de son écosystème et à ses offres pour les entreprises et les administrations. Tout comme l’initiative « AI Language Models in Africa, By Africa, For Africa » dévoilée le 21 octobre 2025 par l’Association mondiale des opérateurs télécoms (GSMA) et les grands groupes télécoms présents sur le continent, Microsoft cherche à installer son propre modèle technologique sur ce marché naissant.
Le projet s’appuie sur des Small Language Models (SLM) et sur le MMCTAgent, accessibles via Azure AI Foundry Labs, au sein même de la galaxie cloud de Microsoft. En pratique, tout usager qui adopte aujourd’hui Gecko et Farmer.Chat se familiarise avec les outils, les API et l’infrastructure de Microsoft, ce qui rend plus probable qu’il reste dans cet environnement pour d’autres usages ultérieurs (santé, éducation, services publics, etc.). Gecko lui sert aussi de laboratoire pour des modèles plus légers et moins coûteux, capables de tourner sur des smartphones modestes ou en bord de réseau. Ces outils techniques testés auprès de milliers d’agriculteurs, pourront être réutilisés dans d’autres domaines et ouvrir la voie à de nouveaux contrats avec des États, des opérateurs télécoms ou des plateformes agro-tech locales. Derrière l’objectif de réduire la fracture numérique, se dessine aussi la perspective de nouveaux marchés pour le cloud Azure et les services d’IA maison.
Enfin, en s’alliant à des acteurs du développement, Microsoft se construit un capital confiance précieux dans les pays africains : celui d’un partenaire technologique « responsable », à l’écoute des besoins locaux. Une image qui pourrait peser dans la balance, au moment où les gouvernements rédigent leurs premières stratégies nationales d’IA et choisissent les fournisseurs qui accompagneront la numérisation de leurs économies. Avec Gecko, l’entreprise soigne à la fois sa réputation et son avance technologique sur un continent où l’IA commence seulement à parler les langues locales.
Mais derrière les grandes annonces, la question de la gestion des données des utilisateurs sur laquelle Microsoft n’a pas encore fourni de précisions, reste en suspens.