Début novembre à Gaborone, le président botswanais Duma Boko a réaffirmé son intention d’acquérir une participation majoritaire dans le groupe De Beers. Selon la presse internationale, il a indiqué que « des mesures concrètes sont en cours pour le rachat des parts d’Anglo American », qui souhaite se retirer de la compagnie. Quelques semaines plus tôt, l’Angola avait indiqué avoir présenté une « offre entièrement financée pour acquérir une participation stratégique » dans l’entreprise.

Avant la nouvelle sortie de Duma Boko, à la suite d’une rencontre bilatérale, les ministres des Mines du Botswana et de l’Angola s’étaient employés à afficher une entente autour du dossier De Beers et du futur de l’industrie du diamant, soulignant leur volonté commune de « défendre la valeur du diamant naturel ».

Une unité sur fond de compétition d’influence entre les deux principaux producteurs africains, qui interroge à plusieurs égards. L’Angola a, pour la première fois en 20 ans, dépassé le Botswana en valeur de production, selon le Processus de Kimberley. Tous deux s’intéressent aujourd’hui à De Beers, une société dont les revenus sont passés de 6 milliards de dollars en 2022 à 2,7 milliards de dollars en 2024, avec une production en recul de 26% et des stocks au plus haut depuis 2008. Anglo American, la maison mère, a annoncé vouloir se désengager dans le cadre d’un plan de restructuration engagé depuis 2024.

Un intérêt né du désengagement d’Anglo American

L’annonce de la cession de De Beers a ouvert une séquence inédite. Le Botswana, détenteur de 15% du capital, a fait savoir dès septembre qu’il souhaitait porter sa participation à plus de 50%. Dans le détail, le pays a indiqué qu’il mène des pourparlers avec plusieurs partenaires, dont un fonds souverain omanais, afin de contribuer au financement de l’opération.

« Alors que notre administration s’efforce de diversifier le secteur minier, le diamant continuera d’être un pilier essentiel de la croissance et de la transformation économique du Botswana », a justifié le président Duma Boko, selon des propos rapportés par Bloomberg.

Le pays, d’où proviennent près de 70% des diamants de De Beers, est lié au groupe par la coentreprise Debswana (50% État, 50% De Beers), son principal employeur privé. Le gouvernement espère qu’en contrôlant davantage le groupe, il pourra renforcer la part de valeur ajoutée locale, un objectif inscrit dans le nouvel accord signé avec De Beers, qui prévoit de réserver une partie des diamants produits au marché intérieur pour encourager les activités de taille et de polissage.

Du côté de l’Angola, l’offre annoncée fin septembre doit permettre au pays d’entrer dans le capital de De Beers par le biais de sa compagnie publique Endiama. Selon le ministère des Ressources minérales, la proposition angolaise ne vise pas un « contrôle majoritaire ». Si le pays donne peu de détails jusque-là, on sait qu’il veut s’aligner aux côtés du Botswana, mais aussi d’autres pays producteurs. « Notre offre vise à favoriser un partenariat dans lequel le Botswana, la Namibie, l’Afrique du Sud et l’Angola participent de manière significative, de sorte qu’aucune partie ne domine l’ensemble », a indiqué le ministre Diamantino Pedro Azevedo.  

Ce positionnement intervient alors que, selon le Processus de Kimberley, l’Angola a produit en 2024 des diamants d’une valeur totale de 1,41 milliard de dollars contre 1,36 milliard pour le Botswana, une première depuis 2004. Selon une analyse effectuée par l’Agence Ecofin en août dernier, ce basculement historique s’explique moins par une hausse de la production angolaise que par un recul du Botswana en volume comme en valeur. « En 2024, la production botswanaise est tombée à 18,13 millions de carats (-27,8%) et sa valeur à 1,36 milliard USD (-58,6%), tandis que l’Angola atteignait 14,03 millions de carats (+43,8%) pour une valeur de 1,41 milliard USD (-7,8%) », explique le média.

Paradoxes

L’intérêt de ces deux pays pour De Beers peut être analysé sous plusieurs prismes, au-delà des considérations conjoncturelles. Pour la première fois depuis la création du groupe, les États africains producteurs de diamants ont la possibilité de peser sur la gouvernance d’une entreprise qui a longtemps façonné leur économie sans leur appartenir.

Le Botswana tire environ un tiers de ses recettes fiscales et 80% de ses exportations du diamant. En 2024, la contraction du marché a réduit sa croissance à 1%, selon le Fonds monétaire international, et creusé le déficit budgétaire à plus de 7,1% du PIB. En parallèle, les répercussions sociales sont de plus en plus visibles. Le président Duma Boko a annoncé en mai 2025 qu’un plan de licenciement était à l’étude chez Debswana, prévoyant la suppression de près de 1 000 emplois, soit environ 20 % de la main-d’œuvre de l’entreprise. Selon le FMI, la dépendance botswanaise au diamant expose son économie au risque de « syndrome hollandais », un phénomène qui fragilise les secteurs non extractifs.

L’Angola, de son côté, cherche à diversifier une économie encore largement tributaire du pétrole. Le gouvernement mise sur plusieurs secteurs, notamment celui des mines, dont les fondamentaux présentent pourtant des similitudes avec ceux de l’industrie pétrolière. Si son rythme de production de diamant n’a pas baissé en 2024, la valeur moyenne par carat de ses diamants est passée de 157 dollars en 2023 à 100,68 dollars selon le Processus de Kimberley. Sa société nationale des diamants vise des revenus de plus de 2 milliards de dollars en 2025.

La crise du marché constitue un défi majeur. Entre 2022 et 2024, le prix des diamants bruts a chuté de moitié selon McKinsey, les consommateurs se tournant vers les pierres de laboratoire, moins chères et plus faciles à certifier. La demande chinoise s’est contractée, les stocks se sont accumulés et les marges ont fondu. Et les prévisions de De Beers n’appellent pas à l’optimisme. Elle a indiqué qu’en 2025 sa production devrait se situer entre 20 et 23 millions de carats, en baisse par rapport aux estimations initiales de 30 à 33 millions. En 2026, l’entreprise s’attend à une légère reprise, mais les niveaux resteront inférieurs aux anciennes prévisions, ce que De Beers lui-même explique par « les conditions difficiles du négoce des diamants ».  

Interrogations

L’avenir de De Beers reste étroitement lié au calendrier du retrait d’Anglo American, qui vient d’annoncer la tenue d’une assemblée générale le 9 décembre afin de soumettre à ses actionnaires le projet de fusion avec le canadien Teck Resources. L’offre annoncée en septembre prévoit la création d’Anglo Teck PLC, dont les actionnaires d’Anglo American détiendraient 62,4% du capital, contre 37,6 % pour ceux de Teck. Selon le directeur général Duncan Wanblad, cette nouvelle entité, valorisée à plus de 50 milliards de dollars, doit devenir un acteur mondial des minéraux critiques, axé sur le cuivre, le minerai de fer, le zinc et les nutriments agricoles. Cette orientation confirme que De Beers, centrée sur le diamant, ne fait plus partie des priorités stratégiques du groupe.

Selon Reuters, Anglo American a mandaté Morgan Stanley, Goldman Sachs et Centerview Partners pour étudier plusieurs options, allant d’une vente directe à une scission suivie d’une introduction en bourse. Si la société évalue De Beers à 4,9 milliards de dollars, les analystes cités par le média estiment que sa valeur réelle pourrait se situer entre 3 et 5 milliards, compte tenu du recul du marché. Duncan Wanblad a indiqué que le désengagement serait « substantiellement achevé » d’ici fin 2025, tandis qu’une éventuelle introduction en bourse ne pourrait intervenir avant mi-2026.

En dehors du Botswana et de l’Angola, plusieurs investisseurs privés étudient également le dossier. Parmi eux figurent le milliardaire indien Anil Agarwal, ainsi que les groupes KGK et Kapu Gems, importants acteurs du négoce et de la taille du diamant. D’autres consortiums seraient en formation, soutenus par des fonds d’investissement qataris tels que Mayhoola For Investments et Al Mirqab Capital. La présence de ces concurrents pourrait réduire la marge de manœuvre des États africains. Les prochains mois permettront de mesurer si leur volonté d’influence se traduira par une participation effective dans la gouvernance de De Beers ou si elle demeurera symbolique, dans une industrie en pleine transition.