Afrobarometer, un réseau panafricain de référence qui analyse depuis plus de deux décennies les opinions des citoyens africains, a publié les résultats d’une vaste enquête basée sur plus de 50 000 entretiens réalisés dans 38 pays en 2024-2025.
Le constat est clair : en Afrique, la Russie est aujourd’hui un acteur présent, parfois visible, mais encore marginal sur le plan économique. Son commerce avec l’Afrique est estimé à environ 18 milliards USD (environ 15,6 milliards d’euros), loin derrière les 355 milliards de dollars de l’Europe, les 254 milliards de dollars de la Chine, les 90 milliards de dollars de l’Inde ou même les 64 milliards de dollars des États-Unis.
Cette différence d’échelle traduit des modèles d’engagement très distincts. Là où Pékin s’impose comme un partenaire structurant via les infrastructures, le financement et les échanges commerciaux, Moscou intervient davantage sur des niches spécifiques, notamment dans les secteurs des hydrocarbures, de l’agriculture et des ressources minières.
Cette spécialisation limite mécaniquement son empreinte économique globale. La Russie ne dispose pas des moyens financiers ni institutionnels pour soutenir des projets de développement à grande échelle. En conséquence, son impact direct sur les économies locales reste moins perceptible pour les populations que celui d’acteurs comme la Chine, les États-Unis ou l’Union européenne.
Un acteur encore peu lisible
Les résultats de l’enquête Afrobarometer confirment ce décalage entre présence et perception. À l’échelle du continent, seuls 36% des personnes interrogées jugent l’influence russe positive, contre 62% pour la Chine et plus de 50% pour les États-Unis et l’Union européenne.
42% déclarent ne pas avoir d’opinion. Ce niveau élevé d’indécision suggère que la Russie reste un acteur encore peu lisible pour une grande partie des citoyens africains, notamment en comparaison avec des partenaires économiques plus visibles dans le quotidien.
Ce manque de lisibilité se retrouve également dans la structure des opinions. Même parmi ceux qui se prononcent, la Russie suscite moins d’adhésion que les autres grandes puissances. Le document met en évidence un rapport entre opinions positives et négatives nettement inférieur à celui observé pour la Chine, signe d’une influence encore fragile et peu consolidée.
Par ailleurs, l’empreinte de la Russie en Afrique ne se déploie pas de manière homogène, mais s’inscrit dans une logique de concentration géographique.
Son influence apparaît nettement plus marquée dans certains espaces, notamment en Afrique de l’Ouest – en particulier dans des pays comme le Mali, le Burkina Faso ou le Niger – ainsi qu’en Afrique centrale, où des pays comme le Cameroun ou le Congo-Brazzaville affichent des niveaux d’exposition plus élevés. Cette présence se retrouve également dans des économies fragilisées ou confrontées à des contextes de crise, comme la Centrafrique, où l’offre russe répond à des besoins spécifiques.
Les données du rapport Afrobarometer illustrent ces écarts de manière saisissante. Au Mali, 88 % jugent l’influence russe positive, contre seulement 13% au Botswana. Ces écarts reflètent une stratégie opportuniste, centrée sur des contextes politiques spécifiques plutôt qu’une implantation homogène.
Un scepticisme croissant
Un autre enseignement important concerne l’évolution des perceptions. À mesure que les Africains sont davantage exposés à la Russie, ils sont plus nombreux à se forger une opinion. Mais cette montée en connaissance ne s’accompagne pas d’un renforcement de l’image du pays. Au contraire, la progression des opinions négatives est environ deux fois plus rapide que celle des opinions positives sur la période récente, ce qui traduit une forme de scepticisme croissant.
Les individus ayant une opinion favorable de la Russie ont également tendance à avoir une perception positive d’autres acteurs comme la Chine, les États-Unis ou l’Union européenne. Cela indique que les opinions publiques africaines évaluent les partenaires étrangers de manière cumulative, en fonction de leur utilité perçue, plutôt que dans une logique d’exclusivité.
Au total, la Russie apparaît comme un acteur en progression mais encore en retrait dans la hiérarchie économique des partenaires de l’Afrique. Sa présence, concentrée sur certains secteurs et certains pays, ne lui permet pas encore de rivaliser avec des puissances capables de proposer des volumes d’investissement et d’échanges beaucoup plus importants. Dans un environnement où l’influence se mesure de plus en plus à l’impact économique concret, Moscou reste confronté à un défi majeur : transformer une présence ciblée en rôle économique structurant à l’échelle du continent.