Le Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique et premier producteur pétrolier du continent, renforce son partenariat économique avec le Royaume-Uni à travers deux accords structurants, conclus lors de la visite d’État du président Bola Ahmed Tinubu à Londres les 18 et 19 mars derniers, la première d’un président nigérian depuis 1989. Au total, plus de 1,2 milliard d’euros d’investissements britanniques ont été mobilisés, illustrant une stratégie combinant modernisation logistique et développement industriel.

Ces engagements portent à la fois sur des infrastructures critiques pour le commerce extérieur et sur un secteur agro-industriel clé, dans un contexte où Abuja cherche à réduire sa dépendance aux importations tout en améliorant sa compétitivité.

Ports : 865 millions d’euros pour moderniser les hubs de Lagos

La part la plus importante de ces financements concerne les infrastructures portuaires. Le Nigeria a sécurisé un financement de 746 millions de livres sterling (environ 865 millions d’euros), soutenu par l’agence britannique UK Export Finance (UKEF), pour moderniser les ports d’Apapa et de Tin Can Island, à Lagos. Structurée sous forme de crédit acheteur et coordonnée par Citibank, l’opération vise la réhabilitation de deux infrastructures qui concentrent plus de 70 % du commerce extérieur nigérian.

Au-delà de son impact au Nigeria, l’accord comporte un volet industriel pour le Royaume-Uni. Selon les autorités britanniques, au moins 236 millions de livres (environ 273,7 millions d’euros) de contrats bénéficieront à des entreprises britanniques, dont une commande d’environ 70 millions de livres (environ 81,2 millions d’euros) pour British Steel, appelée à fournir près de 120 000 tonnes d’acier pour les travaux.

Dans un communiqué officiel, le ministre nigérian de l’Économie maritime et bleue, Adegboyega Oyetola, souligne la portée du projet : « Il ne s’agit pas simplement d’une mise à niveau, mais d’une transformation complète […] visant à aligner nos ports sur les meilleures pratiques internationales. ».

Le programme prévoit notamment la digitalisation des opérations, l’automatisation des procédures et l’augmentation des capacités, afin de réduire les délais de traitement, les coûts logistiques et les congestions.

Lait : structurer une filière stratégique

En parallèle, le fonds souverain nigérian (NSIA) a signé un protocole d’accord avec la société britannique Asset Green Ltd pour un projet laitier estimé à 496 millions USD (environ 430,4 millions d’euros), selon plusieurs médias nigérians citant des sources officielles.

Le projet qui devrait générer environ 7 500 emplois directs et indirects, prévoit la mise en place d’un complexe agro-industriel intégré comprenant 20 000 hectares de cultures fourragères, une ferme de 10 000 vaches et une unité de transformation d’une capacité annuelle de 200 000 tonnes, destinée à produire du lait frais, du beurre, de la crème et du lait en poudre.

Selon Rod Bassett, directeur d’Asset Green, cet investissement doit permettre de « développer des infrastructures couvrant l’ensemble du système de production […] afin de renforcer la souveraineté alimentaire et la résilience nutritionnelle nationale, tout en réduisant le volume massif d’importations ».

Dans un pays où les besoins annuels en produits laitiers sont estimés à près de 2 millions de tonnes par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), cette initiative s’inscrit dans l’objectif d’Abuja de porter la production locale à 1,4 million de tonnes d’ici 2030.

Une relation économique désormais à double sens

La visite de Bola Tinubu intervient dans un contexte de densification des relations économiques entre Abuja et Londres. Les échanges bilatéraux ont atteint un niveau record de 8,1 milliards de livres sterling (environ 9,4 milliards d’euros) par an, confirmant le poids du Royaume-Uni comme partenaire commercial clé du Nigeria.

Mais au-delà des flux commerciaux et des investissements britanniques, la relation tend à s’équilibrer avec une montée en puissance des acteurs nigérians au Royaume-Uni. Plusieurs entreprises — notamment dans la banque et la fintech — ont annoncé des investissements de plusieurs millions de livres, accompagnés de centaines de créations d’emplois.

C’est le cas de Zenith Bank, l’une des principales institutions financières du Nigeria, qui a inauguré le 17 mars une nouvelle filiale à Manchester, avec un potentiel de 30 emplois directs. La banque envisage par ailleurs une introduction à la Bourse de Londres à l’horizon 2027, afin de renforcer son accès aux financements internationaux et soutenir les flux entre le Royaume-Uni et l’Afrique.

Dans le même temps, Fidelity Bank prévoit de doubler ses effectifs au Royaume-Uni dès 2026, tout en augmentant ses investissements, tandis que le groupe entend faire de Londres un hub global. FCMB a également choisi le Royaume-Uni comme première base internationale pour sa plateforme de paiements transfrontaliers, visant à fluidifier les échanges entre l’Afrique et le reste du monde.

Cette dynamique s’accompagne d’une présence accrue du secteur bancaire nigérian, avec sept établissements désormais actifs au Royaume-Uni, soutenant environ 1 000 emplois. Parallèlement, des entreprises britanniques continuent d’investir au Nigeria, à l’image de Twinings Ovaltine qui a lancé une unité industrielle à Lagos, illustrant une relation économique de plus en plus réciproque.

Des ambitions élevées dans un partenariat en recomposition

Ces annonces illustrent une évolution du partenariat entre Abuja et Londres, désormais structuré autour d’intérêts économiques de plus en plus convergents. D’un côté, le Nigeria cherche à moderniser ses infrastructures critiques et à développer des capacités productives locales. De l’autre, le Royaume-Uni, en quête de nouveaux relais de croissance depuis le Brexit, intensifie sa présence économique en Afrique en s’appuyant sur ses instruments de financement et sur le dynamisme de ses entreprises.

Dans ce jeu d’influences renouvelé, le Nigeria apparaît comme un partenaire stratégique, à la fois marché, plateforme régionale et source croissante d’investissements vers l’Europe. La montée en puissance des entreprises nigérianes à Londres, notamment dans la finance et les services numériques, témoigne d’un rééquilibrage progressif des relations économiques.

Reste que la portée de ces engagements dépendra de leur concrétisation effective. Au-delà des annonces, c’est la capacité du Nigeria à transformer ces financements en gains de productivité, en montée en gamme industrielle et en réduction de sa dépendance extérieure qui déterminera si ce rapprochement marque un tournant durable dans sa trajectoire économique.