Au Kenya, l’Union européenne (UE) ne se contente plus d’apparaître comme un bailleur ou un partenaire commercial classique. Elle cherche désormais à s’imposer comme un acteur structurant de la transformation numérique. Le forum EU-Kenya Tech Business offer, organisé à Nairobi le 18 mars 2026, a illustré cette vision. Plus de 100 responsables publics, entreprises technologiques, institutions financières du développement et investisseurs européens et kényans y ont pris part. Pour l’UE, il s’agit de consolider une présence technologique, économique et normative sur un marché est-africain en pleine accélération. Pour Nairobi, l’enjeu est tout aussi clair : attirer des investissements, moderniser ses infrastructures et sécuriser un écosystème numérique devenu central pour son développement.

Le lancement officiel du dialogue numérique UE-Kenya, intervenu en marge du forum le même jour, a également marqué une nouvelle étape dans cette montée en puissance de la coopération entre les deux entités. L’évènement a servi de rampe de lancement à une coopération plus structurée, pensée autour de priorités concrètes : infrastructures télécoms et réseaux numériques, intelligence artificielle, gouvernance en ligne et infrastructures publiques numériques. En devenant le premier pays africain à nouer un tel dialogue avec l’Union européenne, le Kenya entre dans une catégorie jusque-là réservée à des partenaires comme le Brésil ou l’Australie.

Plusieurs projets structurants en perspective

Le positionnement européen intervient dans un contexte où le Kenya s’affirme déjà comme l’un des laboratoires numériques les plus dynamiques du continent. L’administration en ligne, les services digitaux et les plateformes de paiement ont profondément transformé l’économie et les usages. L’Union européenne entend capitaliser sur cette avance. Parmi les pistes évoquées à Nairobi figurent l’extension du réseau aérien de fibre optique au Kenya, le prolongement vers le pays du câble sous-marin Blue Raman, ainsi que des partenariats en intelligence artificielle entre les pôles européens d’IA et les acteurs de l’écosystème kényan, notamment pour déployer des infrastructures d’IA et de données ou faciliter les échanges entre universités, PME, industrie et start-up.

Depuis 2021, dans le cadre du dialogue stratégique entre le Kenya et l’Union européenne, l’intervention financière de l’UE dans le numérique au Kenya a favorisé plusieurs avancées. « L’Union européenne a engagé plus de 430 millions d’euros en faveur de la transformation numérique du Kenya. Ce soutien a déjà produit des résultats concrets, notamment la connexion de plus de 400 écoles à Internet grâce au programme Giga ; le renforcement des compétences numériques à travers la modernisation de l’enseignement et de la formation techniques et professionnels ; ainsi que le développement des systèmes d’administration en ligne et des infrastructures publiques numériques », explique William Kabogo Gitau, le ministre kényan de l’Information, des Communications et de l’Économie numérique.

Faire valoir une identité de confiance

Derrière cette offensive politique et commerciale européenne au Kenya, il y a une logique d’influence assumée. L’Europe veut proposer une alternative crédible dans la compétition mondiale pour les infrastructures, les données et les normes technologiques. À travers sa stratégie Global Gateway, elle défend une connectivité dite « de confiance », fondée sur l’investissement, l’interopérabilité des services publics et la gouvernance sécurisée des données. Le Kenya, lui, y voit un moyen de renforcer sa souveraineté numérique sans ralentir sa modernisation. Ce rapprochement donne ainsi naissance à une relation moins fondée sur l’aide que sur la co-construction d’un cadre technologique et réglementaire.

Cette dimension normative s’est particulièrement exprimée sur le terrain de la cybersécurité fin janvier 2026. Nairobi a lancé le projet « Kenya Cyber Resilience », financé à hauteur de 3 millions d’euros par l’Union européenne et mis en œuvre avec Expertise France et le Centre estonien pour le développement international (ESTDEV). Le programme, prévu sur trois ans, vise à renforcer à la fois les cadres juridiques, les capacités opérationnelles de réponse aux incidents et la sensibilisation des usagers au moment où l’Autorité nationale des communications du Kenya tire la sonnette d’alarme en dévoilant que 12,5 milliards de cybermenaces ont été détectées au Kenya en 2025, soit une hausse de 247% par rapport à 2024 pour des pertes annuelles estimées à près de 4 milliards de shillings kényans (26 millions d’euros).