Pendant des décennies, la performance économique a été résumée à une équation simple : plus de croissance équivaut à plus de bien-être.

Pourtant, cette lecture est aujourd’hui remise en cause par une abondante littérature économique et empirique. À l’échelle mondiale, plus de 17 600 études recensées par la World Database of Happiness ont exploré les notions de satisfaction de vie, de bien-être subjectif et de bonheur, donnant naissance à un champ désormais structuré : l’économie du bonheur.

En Tunisie, cette problématique reste encore marginale dans le débat public, largement dominé par les enjeux de croissance, d’inflation et de finances publiques. Or, les transformations économiques et sociales de la dernière décennie invitent à reconsidérer les fondements mêmes des politiques publiques. La question centrale n’est plus seulement de produire davantage, mais de savoir si cette production améliore réellement la qualité de vie des citoyens.

Ce questionnement s’inscrit dans la lignée du paradoxe formulé en 1974 par Richard Easterlin, selon lequel l’augmentation du revenu ne garantit pas une hausse du bonheur à long terme. Une réalité qui semble trouver une résonance particulière dans le cas tunisien, comme le souligne la note « Beyond GDP : A New Era for Tunisian Well-being », récemment publiée par l’Association des Economistes Tunisiens (ASETU).

La Tunisie dans les classements internationaux

Les indicateurs internationaux confirment un certain malaise profond. Selon le World Happiness Report 2024, la Tunisie occupe la 113e place sur 147 pays, avec un score de 4,552 sur 10. Une dégradation marquée est observée depuis 2012, année où le pays a chuté à la 128e position.

L’analyse des déterminants de ce score révèle une structure particulière. Le PIB par habitant contribue à hauteur de 27,6%, suivi de près par le soutien social à 26,9%. Les autres facteurs apparaissent nettement moins influents : l’espérance de vie en bonne santé (10,1%), la liberté de choix (8,4%), la perception de la corruption (1,1%) et la générosité (0,7%).

Ces données suggèrent que, bien que la richesse économique demeure importante, elle ne constitue qu’un levier partiel du bien-être. D’autres dimensions, notamment sociales et institutionnelles, jouent un rôle déterminant.

Au-delà du PIB : une lecture du bien-être

À un niveau plus microéconomique, les données issues de l’enquête World Values Survey menée en 2019 auprès de 1 208 Tunisiens apportent un éclairage complémentaire. Sur une échelle de satisfaction allant de 1 à 10, 46% des individus se déclarent modérément satisfaits, tandis que 20,7% se disent insatisfaits ou totalement insatisfaits.