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Au cœur du système de santé de proximité, la pharmacie d’officine traverse aujourd’hui une zone de turbulences. La recommandation du Conseil de la concurrence d’ouvrir le capital des officines aux investisseurs non pharmaciens a ravivé un débat sensible sur l’avenir du secteur. Entre volonté de modernisation et crainte d’une marchandisation du médicament, la profession s’inquiète d’un bouleversement de son équilibre économique. Dans un contexte marqué par la fragilisation d’un tiers des pharmacies et par l’arrivée annuelle de centaines de nouveaux diplômés, une certitude s’impose : le modèle économique traditionnel de l’officine montre ses limites et devra, tôt ou tard, se réinventer.
Acteur central du système de santé de proximité, la pharmacie d’officine occupe au Maroc une position singulière à la frontière entre service public de santé et activité commerciale. Chaque jour, plus d’un million de citoyens franchissent la porte d’une pharmacie pour acheter un médicament, demander un conseil ou obtenir une orientation vers un professionnel de santé. Pourtant, derrière cette image familière et rassurante, le secteur traverse aujourd’hui une zone de turbulences. Fragilisé par des difficultés économiques croissantes et par un modèle de rémunération jugé de plus en plus insuffisant, il est désormais au cœur d’un débat sensible : celui de l’ouverture du capital des pharmacies aux investisseurs non pharmaciens. Une recommandation formulée récemment par le Conseil de la concurrence qui a provoqué une véritable levée de boucliers au sein de la profession.
Une recommandation qui bouscule le secteur
Dans son avis consacré au fonctionnement du marché pharmaceutique, le Conseil de la concurrence propose d’assouplir progressivement le monopole de propriété dont bénéficient aujourd’hui les pharmaciens. L’institution préconise en effet d’ouvrir, de manière encadrée et progressive, le capital des officines à des investisseurs non pharmaciens.
L’objectif affiché est multiple. D’une part, il s’agit de favoriser l’arrivée de nouveaux financements dans un secteur qui doit se moderniser. D’autre part, cette ouverture pourrait permettre de soutenir la création de nouvelles pharmacies et de renforcer la structuration du réseau officinal. Le Conseil estime également que l’entrée d’investisseurs privés pourrait contribuer à moderniser les infrastructures, améliorer l’organisation du secteur et favoriser l’émergence de nouveaux modèles économiques.
Dans cette perspective, la création de réseaux ou de chaînes pharmaceutiques serait autorisée dans un cadre réglementé, à l’image de ce qui existe déjà dans plusieurs pays européens ou nord-américains.
Toutefois, le régulateur insiste sur la nécessité d’un encadrement strict afin d’éviter les conflits d’intérêts. Il propose ainsi d’interdire toute participation au capital des officines pour les laboratoires pharmaceutiques, les structures de prescription médicale, les cliniques privées, les groupes de santé, les compagnies d’assurance ou encore les grandes chaînes de distribution disposant d’une puissance de marché significative.
Pour le Conseil de la concurrence, une telle réforme pourrait constituer un levier important pour accompagner la transformation du secteur et renforcer sa durabilité économique tout en préservant l’indépendance professionnelle du pharmacien.
Une profession vent debout
Cette proposition a immédiatement suscité une forte réaction chez les pharmaciens. Les organisations professionnelles ont dénoncé une réforme susceptible de bouleverser profondément l’équilibre du secteur.
Pour elles, l’ouverture du capital risquerait d’entraîner l’émergence de chaînes pharmaceutiques dominées par des investisseurs financiers. Dans ce scénario, le pharmacien pourrait progressivement perdre son statut d’entrepreneur indépendant pour devenir un simple salarié au sein d’une structure contrôlée par des capitaux extérieurs.
Les syndicats redoutent également une transformation du médicament en produit commercial comme un autre, alors qu’il constitue avant tout un bien de santé publique.
Ces inquiétudes s’expliquent aussi par l’importance économique du secteur. Le marché du médicament au Maroc, incluant les hôpitaux, génère aujourd’hui un chiffre d’affaires global estimé à environ 24 milliards de dirhams par an. Les pharmacies d’officine en captent plus de la moitié.
Face à ce qu’ils considèrent comme une menace pour la pérennité de leur profession, les pharmaciens ont rapidement engagé une mobilisation afin d’obtenir des clarifications de la part des pouvoirs publics.
Une rencontre décisive avec le ministère de la Santé
Avant toute escalade, les syndicats ont demandé une audience au ministre de la Santé et de la Protection sociale. Celui-ci a reçu, le 5 mars 2026, une délégation représentant les principales centrales syndicales du secteur : la Fédération nationale des syndicats des pharmaciens, l’Union nationale des pharmaciens du Maroc et le Syndicat national des pharmaciens.
À l’issue de cette rencontre, un certain soulagement semblait se dessiner parmi les représentants de la profession. Selon des sources proches du ministère, la question de l’ouverture du capital a bien été évoquée, mais elle ne figure pas parmi les orientations actuellement retenues par le département de la Santé.
Le ministre Amine Tahraoui a rappelé que le dialogue engagé avec les pharmaciens porte principalement sur la mise en œuvre des engagements contenus dans l’accord signé le 6 avril 2023 entre le gouvernement et les représentants de la profession.
Il a également assuré que toute évolution éventuelle dans ce domaine devrait s’inscrire dans une démarche participative reposant sur la concertation avec les organisations professionnelles, afin de préserver l’équilibre du secteur et de garantir la stabilité de la chaîne du médicament.
Le ministère rappelle par ailleurs que les avis du Conseil de la concurrence ne sont pas contraignants. Ils constituent avant tout des contributions destinées à enrichir le débat public et à éclairer les décisions des pouvoirs publics.
Pour les syndicats, la question dépasse largement le seul enjeu économique. Ils mettent en garde contre les conséquences potentielles d’une libéralisation du capital sur l’accès aux soins.
Dans certaines régions rurales ou enclavées, la pharmacie constitue parfois le seul point de contact avec un professionnel de santé. Il arrive que certaines localités disposent d’une pharmacie mais pas de médecin.
Dans ce contexte, les pharmaciens estiment que leur présence contribue directement à garantir l’accès aux soins pour une partie importante de la population.
Selon eux, l’arrivée d’investisseurs pourrait favoriser une concentration des pharmacies dans les grandes villes, au détriment des zones rurales jugées moins rentables.
Les syndicats craignent ainsi que certaines régions se retrouvent progressivement privées de services de santé de proximité, ce qui constituerait une menace pour le droit constitutionnel d’accès aux soins.

Un secteur fragilisé par des déséquilibres structurels
Au-delà de ce débat, le secteur officinal marocain fait face à des difficultés économiques bien réelles.
Invité de l’émission «Nabd Al Omk» diffusée le 6 mars, le président du Conseil de la concurrence, Ahmed Rahhou, a dressé un diagnostic préoccupant.
Selon lui, le Maroc compte aujourd’hui près de 14.000 pharmacies, un niveau jugé élevé au regard des standards internationaux. L’Organisation mondiale de la santé évoque généralement un ratio d’une pharmacie pour environ 5.000 habitants. Or, le réseau marocain dépasse largement ce seuil.
À cette densité déjà importante s’ajoute l’arrivée annuelle de nouveaux diplômés. Chaque année, près de 900 pharmaciens rejoignent le marché du travail, accentuant la pression concurrentielle sur les officines existantes.
Dans ces conditions, une partie du réseau peine à maintenir son équilibre économique. Selon les estimations évoquées par Ahmed Rahhou, environ 4.000 pharmaciens rencontreraient aujourd’hui des difficultés financières.
Pour le président du Conseil de la concurrence, les limites du modèle économique actuel sont d’ailleurs reconnues par les professionnels eux-mêmes. Si la couverture territoriale peut être considérée comme satisfaisante avec plus de 14.000 pharmacies, leur rentabilité reste inégale. «Si toutes les pharmacies étaient rentables, la question ne se poserait pas pour le Conseil de la concurrence », explique-t-il. Or, selon les estimations avancées, entre 4.000 et 5.000 officines, soit près d’un tiers du réseau, seraient aujourd’hui confrontées à des difficultés économiques.
Autrement dit, près d’un tiers des officines du Royaume fonctionneraient dans des conditions économiques fragiles.

Un modèle économique trop dépendant du médicament
L’une des faiblesses du modèle marocain réside dans sa forte dépendance à la vente de médicaments. Ahmed Rahhou évoque également la nécessité de diversifier les activités des pharmacies.
Dans plusieurs pays, les pharmacies tirent une part significative de leurs revenus de la parapharmacie, de la nutrition ou encore des produits liés au bien-être et à l’hygiène. Ces segments peuvent représenter jusqu’à 30 % du chiffre d’affaires des officines.
Au Maroc, en revanche, l’activité reste largement centrée sur la distribution de médicaments. Cette spécialisation limite les sources de revenus et rend les pharmacies plus vulnérables aux évolutions du marché.
Autre particularité du modèle marocain : la structure du marché du travail pharmaceutique. Dans de nombreux pays, plusieurs pharmaciens peuvent exercer au sein d’une même officine. En France, par exemple, environ 80.000 pharmaciens travaillent dans 20.000 pharmacies.
Au Maroc, la situation est presque inverse : le ratio est proche d’une pharmacie pour un pharmacien. Cette configuration limite les possibilités d’organisation et réduit les marges de manœuvre économiques.
Autre élément structurant du modèle économique officinal : les pharmaciens ne fixent pas eux-mêmes les prix des médicaments.
Ces derniers sont déterminés par l’État au moment de l’octroi de l’autorisation de mise sur le marché. Ni les pharmaciens, ni les distributeurs, ni les grossistes ne peuvent en modifier librement le niveau.
La réglementation prévoit toutefois une révision périodique des prix afin de tenir compte des évolutions du marché. Dans les faits, ces révisions n’ont pas toujours été appliquées avec régularité.
Une réforme est actuellement envisagée afin de réduire l’intervalle de révision à trois ans au lieu de cinq, afin d’adapter plus rapidement les prix aux réalités économiques.
Face à ces défis, de plus en plus d’acteurs du secteur estiment que le modèle économique traditionnel de l’officine a atteint ses limites.
Sur ce point, pharmaciens et Conseil de la concurrence semblent partager un constat commun : le secteur doit évoluer.
Pour les professionnels, cette transformation doit passer par une redéfinition du rôle du pharmacien dans le système de santé. Ils plaident notamment pour l’introduction de nouveaux modes de rémunération fondés sur les services rendus aux patients.
Dans plusieurs pays, les pharmaciens sont déjà rémunérés pour des prestations telles que la vaccination, la réalisation de tests rapides, le suivi des maladies chroniques ou encore l’accompagnement thérapeutique des patients.
Ces missions permettraient à la fois de renforcer la place du pharmacien dans le système de santé et de diversifier les sources de revenus des officines.
Miser sur la prévention et les services
Les professionnels souhaitent également développer davantage les activités de prévention et d’accompagnement des patients.
Dans un système de santé souvent saturé, les pharmacies pourraient jouer un rôle accru dans l’orientation des patients, le dépistage de certaines pathologies ou encore le suivi thérapeutique.
La réalisation de tests rapides d’orientation diagnostique, par exemple pour différencier certaines infections virales ou bactériennes, permettrait d’éviter des prescriptions inutiles d’antibiotiques.
Ces nouvelles missions pourraient également contribuer à réduire les dépenses de santé en évitant des consultations ou des traitements inappropriés.
Parmi les autres leviers évoqués figure l’élargissement du droit de substitution permettant aux pharmaciens de proposer un médicament générique à la place d’un médicament de marque.
Selon les professionnels, cette évolution pourrait à la fois contribuer à réduire les dépenses de l’assurance maladie et améliorer la rentabilité des officines.
La promotion des génériques s’inscrit d’ailleurs dans une logique plus large visant à maîtriser les coûts du système de santé tout en maintenant l’accès aux traitements.
Pour une grande partie des pharmaciens, la crise actuelle trouve en partie son origine dans la politique de révision des prix des médicaments engagée en 2013.
Selon eux, cette réforme a entraîné une baisse significative de leurs revenus sans produire les effets attendus en matière d’accès aux médicaments.
Aujourd’hui, la profession estime qu’une refonte profonde du modèle économique de l’officine est devenue indispensable.
Les pharmaciens souhaitent construire un modèle reposant davantage sur leurs atouts fondamentaux : la proximité avec les patients, la relation de confiance et l’expertise pharmaceutique.
Car si la distribution de médicaments reste au cœur de leur activité, elle ne suffit plus à assurer la viabilité économique des officines.
Entre ouverture du capital, diversification des activités et redéfinition des missions du pharmacien, l’avenir du secteur reste encore incertain. Une chose semble néanmoins acquise : la pharmacie d’officine marocaine se trouve aujourd’hui à un tournant décisif de son histoire.
Compléments alimentaires, dispositifs médicaux stériles, médicaments vétérinaires,… ces niches dans le viseur des pharmaciens
Au-delà du débat sur l’ouverture du capital des pharmacies, les pharmaciens d’officine cherchent également à actionner d’autres leviers pour améliorer la viabilité économique de leur activité. Parmi les pistes évoquées figure notamment l’encadrement de certains marchés jugés insuffisamment régulés, à commencer par celui des compléments alimentaires.
Les professionnels plaident ainsi pour l’adoption d’une loi-cadre permettant de mieux structurer ce segment en pleine expansion. Selon eux, certains compléments alimentaires présentent des effets thérapeutiques et ne devraient donc pas être vendus librement. «Le complément alimentaire peut parfois avoir une action thérapeutique et interagir avec des médicaments pris par les patients. Il ne peut pas être vendu par n’importe qui», expliquent plusieurs pharmaciens. Pour ces derniers, un encadrement plus strict serait avant tout dans l’intérêt du citoyen.
Aujourd’hui, ces produits sont largement disponibles en dehors du circuit pharmaceutique. Ils peuvent être vendus dans des commerces divers, voire sur des marchés informels, sans contrôle suffisant sur leur composition ou leur dosage. Les pharmaciens dénoncent ainsi une situation qu’ils qualifient « d’anarchie » sur le marché des compléments alimentaires, certains produits pouvant présenter des risques liés à leur concentration en substances actives.
Lors d’une réunion tenue le 23 octobre dernier avec le ministère de la Santé, les trois principales centrales syndicales du secteur pharmaceutique ont ainsi demandé une révision de l’article 30 de la loi 17.04 portant code du médicament et de la pharmacie. Cet article regroupe actuellement l’ensemble des compléments alimentaires dans une seule catégorie, sans distinguer ceux qui se rapprochent, par leur composition, d’un médicament.
Les syndicats proposent donc d’introduire une distinction entre deux catégories : d’un côté les compléments alimentaires à usage nutritionnel simple, qui pourraient continuer à être vendus librement ; de l’autre ceux à visée thérapeutique, dont la délivrance devrait relever du monopole pharmaceutique. Pour les professionnels, la frontière entre ces deux catégories pourrait être définie en fonction du taux de substances actives, conformément aux références de la pharmacopée.
Les pharmaciens attirent également l’attention sur la question des dispositifs médicaux, en particulier les dispositifs médicaux stériles. Selon eux, la législation actuelle mérite d’être clarifiée et mieux appliquée. La loi 17.04 prévoit en effet que les dispositifs médicaux stériles ne doivent être délivrés que par un pharmacien dans son officine. Dans la pratique, cependant, ces produits circuleraient parfois en dehors du circuit officiel.
Les professionnels appellent ainsi à l’établissement d’une liste limitative des dispositifs médicaux stériles, afin de mieux encadrer leur distribution et d’assurer leur traçabilité. Ils plaident également pour la mise en place d’un cadre réglementaire pour la fixation des prix de ces produits.
Selon eux, une telle mesure permettrait non seulement d’améliorer la transparence du marché, mais aussi de faciliter la prise en charge de ces dispositifs par les organismes de prévoyance sociale.
Cette question de la traçabilité n’est pas anodine. Les pharmaciens évoquent régulièrement l’exemple du scandale des prothèses mammaires PIP, qui avait éclaté en France en 2011 et provoqué une crise sanitaire internationale. À l’époque, les autorités marocaines avaient assuré que ces implants n’étaient pas utilisés dans le pays. Néanmoins, plusieurs professionnels de santé avaient exprimé leurs inquiétudes quant au manque de visibilité sur les circuits de distribution de certains dispositifs médicaux.
Enfin, les pharmaciens appellent également à un renforcement du contrôle du circuit de distribution des médicaments vétérinaires. Ce dossier implique toutefois plusieurs administrations, notamment le ministère de la Santé et le ministère de l’Agriculture.
Pour les représentants du secteur officinal, l’ensemble de ces réformes permettrait non seulement de renforcer la sécurité sanitaire, mais aussi de mieux structurer certains segments du marché pharmaceutique aujourd’hui insuffisamment régulés.