« Ma plus grande crainte est que les derniers affrontements ne dégénèrent en guerre totale » : au Tigré, dans le nord de l’Éthiopie, les combats ces derniers jours entre armée fédérale et forces tigréennes font planer le risque du retour d’un conflit pour une population toujours exsangue, trois ans après la précédente guerre.

Nahom, un habitant de la capitale régionale Mekelle, qui comme les autres civils interrogés par téléphone par l’AFP a requis que son vrai prénom ne soit pas mentionné pour éviter d’éventuelles représailles, raconte sa peur de revivre un nouveau « siège », accompagné de tueries.

Le Tigré est sorti en 2022 d’un conflit sanglant qui a opposé les forces fédérales aux rebelles du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Au moins 600 000 personnes sont mortes, selon une estimation de l’Union africaine, jugée basse par de nombreux experts.

Or de nouveaux combats ont opposé la semaine dernière l’armée éthiopienne aux forces tigréennes à Tselemt (ouest du Tigré), une zone revendiquée par des forces de la région voisine de l’Amhara. Samedi, des frappes de drone ont visé des camions qui transportaient des marchandises au Tigré, faisant un mort et un blessé, selon les autorités locales. Les autorités fédérales, supposément les seules à disposer de drones, n’ont pour l’heure pas réagi.

Des affrontements se déroulent également depuis plusieurs jours et se poursuivaient lundi en Afar (nord, près de Djibouti), tout près de la frontière avec le Tigré, entre les TDF (l’armée tigréenne) et des forces pro-gouvernementales, a affirmé à l’AFP une source humanitaire présente en Afar, qui a requis l’anonymat. « Le gouvernement a opéré des frappes aériennes dans le district de Yallo », a indiqué cette source, précisant que plusieurs milliers de personnes avaient été déplacées. L’AFP n’a pas été en mesure de vérifier de manière indépendante ces informations. Interrogé, le porte-parole de l’armée n’a pas donné suite.

« Angoisse intense » 

Ce regain de tensions inquiète la communauté internationale. L’ONU, via un porte-parole de son secrétaire général, a fait part samedi de sa « préoccupation » pour les civils et par « le risque d’une reprise du conflit dans une région qui s’efforce encore de se reconstruire et de se relever ». L’UE a affirmé qu’une « désescalade immédiate » était « impérative pour éviter une reprise du conflit qui aurait de graves conséquences pour les civils et la stabilité régionale ».

Nahom, comme nombre de ses amis, affirme avoir été « grandement affecté » financièrement par la dernière guerre. « Ceux qui ont de l’argent quittent la région », constate cet homme de 35 ans. Mais lui dit ne pouvoir se le permettre. « Je n’ai nulle part où aller », souffle-t-il.

Depuis Aksoum, autre ville du Tigré, connue pour son patrimoine historique, Gebremedhin évoque une « incertitude extrême ». Le fonctionnaire de 40 ans, père de deux enfants, raconte combien les retraits permis par sa banque se sont amenuisés, jusqu’à devenir impossibles ces derniers jours. Dans les magasins, sucre, sel, savon et huile de cuisson se sont raréfiés car pense-t-il, « les commerçants les stockent par crainte d’un retour du conflit et d’un siège ».

Gebremedhin appréhende que le Tigré soit une nouvelle fois mise sous cloche comme lors du dernier conflit, lorsque toutes les liaisons aériennes vers ce territoire avaient été interrompues, tout comme les services bancaires et les télécommunications.

Depuis jeudi, les vols vers le Tigré sont suspendus, une première inquiétante depuis l’accord de paix conclu à Pretoria en novembre 2022 entre le gouvernement éthiopien et le TPLF tigréen. Pour Gebremedhin, sa région risque de se retrouver prise en étau « dans un conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée », pays frontalier qui entretient des relations exécrables depuis plusieurs mois avec Addis-Abeba.

Les autorités fédérales accusent le TPLF, parti qui a dominé l’Éthiopie pendant presque trois décennies avant de se retrouver marginalisé après l’arrivée au pouvoir en 2018 du Premier ministre Abiy Ahmed et d’être aujourd’hui radié, de s’être rapproché de l’Érythrée.

« Nous n’avons toujours pas guéri du traumatisme de la dernière guerre » et « nous sommes plongés dans une nouvelle période d’angoisse intense », décrit Abel, un professeur de 38 ans basé à Adigrat, la deuxième ville du Tigré. Les récents combats ont apporté « une grande anxiété » aux civils tigréens, observe-t-il, avant de lâcher : « je ne veux pas revivre ces heures sombres ».