Lui, est né en Algérie de parents algériens, subissant la colonisation comme un fardeau, et heureux de s’en être débarrassé avec les Accords d’Evian. La victoire était glorieuse.
Elle, est née de parents pieds-noirs, forcés à rassembler leurs affaires en urgence une fois signés ces mêmes accords, pour prendre le bateau. Destination l’inconnu de l’Hexagone. Le « retour » était piteux.
Un monde les sépare. Une terre les a réunis.
Alors qu’elle était venue tourner un documentaire sur place, le militant des droits de l’homme et la journaliste se sont rencontrés en Algérie. Ils se sont aimés et mariés.
« Et bien vite ils se sont aperçus qu’ils n’avaient pas du tout la même vision de ce morceau d’histoire pourtant commune. »
Selon qu’on a été soldat made in Hexagone appelé à venir « rétablir l’ordre » dans les rues d’Alger, ou harki forcé de fuir en sens inverse une fois la guerre terminée, ou pied noir condamné au même sort, ou membre du FLN, ou encore simple Algérien impatient d’acquérir son indépendance…, on n’a pas eu du tout la même vision de la guerre d’Algérie. C’était vrai il y a 60 ans, et ça l’est toujours aujourd’hui.
Pas de discours simpliste
Carole et Ferhat Filiu Mouhali ont donc décidé d’interroger leurs mémoires, et les mémoires en général. Avec pour résultat ce documentaire au titre en forme d’injonction : « Ne nous racontez plus d’histoires ».
« Lui a découvert par exemple que certains Français étaient partisans de l’indépendance, ce qui n’était pas souvent dit là-bas », raconte Joël Bourquin. « Que les harkis n’ont pas été bien traités ici. Et que les exactions étaient, aussi parfois, le fait du FLN. » De son côté à elle, « son père n’a jamais fait le deuil de l’Algérie française. De son point de vue, on l’a chassé de son pays ».
Bref, la mémoire varie et ne peut se contenter d’un discours simpliste.
Ne nous racontez plus d’histoires , un film de Ferhat Filiu Mouhali sur le thème des mémoires divergentes autour de la guerre d’Algérie. Photo Ferhat Filiu Mouhali
Et c’est précisément pour cette raison que ce documentaire sera projeté vendredi au CCAM.
Une initiative conjointe de diverses associations (dont Khamsa Solidaires d’ici et d’ailleurs) et de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ).
Joël Bourquin y est référent laïcité citoyenneté. « Et depuis quelques années, on propose des spectacles traitant de ces sujets : citoyenneté, laïcité, engagement, etc. Cette fois, avec ce film, on avait envie de permettre à des gamins issus des quartiers prioritaires de travailler un peu sur cette question de mémoire partagée. »
Ne pas prendre parti
Partagée, parce que l’événement est commun, à l’origine. Mais ce qu’il en reste dans les cortex de chacun est dispersé et souvent contradictoire : lambeaux de souvenirs divergents, réinterprétations fallacieuses, rumeurs jamais démontées, traumas hérités, rancœurs mal digérées. « Autant de points de tensions possibles. Alors que ces sujets peuvent être, au contraire, abordés d’une manière apaisée. Et devraient l’être. »
Comme l’a fait ce couple lambda. Mais comme sont, hélas, souvent incapables de le faire les États français et algériens, ainsi qu’on a pu le vérifier encore il y a quelques mois lors de la dernière crise diplomatique…
« C’est un sujet complexe. Et les réalisateurs ne veulent surtout pas prendre parti », poursuit le programmateur. « Surtout rien de manichéen. L’Idée, c’est qu’on cesse d’instrumentaliser cette histoire en adoptant une approche moins passionnelle. » Sans éluder aucune question. « Mais en évitant de s’arc-bouter sur des mythes souvent très éloignés de la réalité. » Qui empêchent tout le monde d’avancer.
Projection le vendredi 27 mars à 19 h 30 au CCAM, 3 rue de Parme