Respecter la démocratie… sauf quand elle dérange ?

Le Sénégal est une démocratie réelle, vivante, pluraliste. Le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko ont été élus en portant ce type d’engagement, en phase avec une opinion largement répandue dans la société sénégalaise. Cette loi a d’ailleurs été adoptée par 135 voix pour, zéro contre et 3 abstentions.

On peut ne pas partager certaines décisions démocratiques de pays partenaires. Mais peut-on, d’une part, prétendre défendre la démocratie et, d’autre part, contester ouvertement ses résultats lorsqu’ils ne correspondent pas à nos propres convictions ? Et lorsque cette contestation s’accompagne de leviers de contrainte — comme la suspension d’une coopération — elle est perçue, à juste titre, comme une forme de paternalisme.

Au-delà des valeurs : une question de méthode

Je tiens à le dire d’emblée : les droits des personnes LGBT font partie des valeurs auxquelles je suis profondément attaché. Mais la question posée ici dépasse le seul registre moral. Elle concerne la manière dont nos valeurs sont portées. Faire état de ces valeurs dans un contexte de dialogue n’est pas en soi problématique. Mais leur promotion par des mécanismes de contrainte est – à mon avis – indéfendable.

Que certains droits soient considérés comme universels dans le cadre européen et international ne signifie pas pour autant qu’ils soient perçus comme tels partout dans le monde. L’universalité ne se décrète pas ; elle se construit dans le dialogue.

Il est malheureusement difficile de ne pas voir, dans l’attitude de nombreux responsables politiques européens vis-à-vis de l’Afrique, l’expression d’un imaginaire ancien — profondément ancré — que l’on aurait pourtant pu croire dépassé. Celui d’une Europe convaincue de détenir des valeurs qu’elle aurait vocation à diffuser, voire à imposer — dans une logique qui n’est pas sans rappeler, sous des formes renouvelées, l’ancienne « mission civilisatrice » des puissances coloniales européennes aux XIXᵉ et début du XXᵉ siècle.

Un enjeu stratégique sous-estimé

Au-delà du débat de valeurs, c’est un enjeu géostratégique qui se dessine. Dans un contexte international marqué par une recomposition des influences des grandes puissances, la manière dont l’Europe se positionne en Afrique est cruciale pour l’avenir de nos deux continents. Pendant que les pays européens conditionnent leur coopération à des critères normatifs, d’autres puissances avancent différemment. Elles investissent, s’implantent, construisent des partenariats économiques solides — sans s’immiscer dans les choix internes, en respectant la souveraineté de leurs partenaires. Dans ce contexte, certaines prises de position européennes sont perçues comme des tentatives d’influence. Et ces perceptions ont des effets concrets.

Une question de fond : l’aide conditionnelle

Tout cela renvoie à une question plus fondamentale : celle de la légitimité et des limites de l’aide conditionnelle. Dans quelle mesure l’aide conditionnelle — c’est-à-dire une coopération accordée ou maintenue en fonction du respect de certains principes ou valeurs — reste-t-elle pertinente dans le contexte géopolitique actuel ? Ces questions mériteraient d’être débattues de manière explicite, y compris au niveau parlementaire.

Le respect comme condition du partenariat

Ayant passé une grande partie de ma vie professionnelle en Afrique et au Sénégal, où j’ai notamment dirigé le bureau de coopération internationale belge, je sais combien la confiance est au cœur de cette relation — et combien elle peut être fragilisée par des positions perçues localement comme condescendantes, voire néocoloniales. J’en ai tiré un principe simple : respecter nos différences plutôt que chercher à imposer nos valeurs. L’Afrique a sa propre histoire, ses cultures, ses trajectoires et ses valeurs. La base d’un partenariat solide entre l’Afrique et l’Europe peut se résumer en un mot : respect.

Le Sénégal — comme l’Afrique plus largement — n’attend pas des injonctions. Il attend un partenariat fondé sur la réciprocité et la reconnaissance des différences — condition même d’une relation durable. Il ne s’agit pas de renoncer à nos valeurs. Mais de s’interroger sur la manière de les porter.

Le respect ne se proclame pas. Il se pratique. Et c’est précisément là que commence — ou que se joue — la relation entre l’Europe et l’Afrique.

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