Le sommet Union africaine – Union européenne qui s’est tenu à Luanda (Angola), les 24 et 25 novembre, sera hélas passé relativement inaperçu dans la conjoncture mondiale actuelle. Et ce, malgré la présence de près de 80 chefs d’État et de gouvernement, favorisée il est vrai par la tenue du G20 en Afrique du Sud les deux jours précédents.

À quel point aujourd’hui l’Europe compte-t-elle sur le continent africain ? Et qu’est-ce l’Afrique attend de l’Europe ?

L’Afrique devient indéniablement une clé pour les Européens, avec une inversion des relations de dépendance particulièrement radicale. À la conférence de Berlin, tenue entre novembre 1884 et février 1885, tous les pays européens sans exception se sont partagé l’Afrique avec une colonisation devenue systématique et particulièrement brutale.

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L’Afrique est le continent le plus vaste, le plus peuplé et le plus jeune de la planète, mais aussi un véritable coffre-fort de matières premières

Un peu plus d’un siècle et demi après, le renversement est saisissant, et pas seulement pour les mouvements migratoires. L’Afrique est courtisée par tout le monde, à la fois parce que c’est le continent le plus vaste de la planète, le plus peuplé désormais, le plus jeune et de loin, mais aussi parce qu’il constitue un véritable coffre-fort de matières premières. Il offre enfin un véritable marché de 1,5 milliard de consommateurs, malgré des nouvelles qui sont en général particulièrement sombres en raison de guerres et de l’instabilité politique dans de nombreux pays.

Pour l’Europe, il s’agit donc de se défendre bec et ongles, non seulement face à ce qu’on appelle maladroitement « l’ogre chinois », mais aussi la Russie, revenue en force depuis une dizaine d’années, les Etats-Unis, très présents politiquement (avec par exemple leur rôle clé récent en République démocratique du Congo), l’Inde, qui s’avère désormais le deuxième partenaire commercial bilatéral du continent en profitant de sa proximité géographique et d’une diaspora installée depuis des siècles.

Et, plus largement, face à tous les pays asiatiques, du Japon à la Corée en passant par l’Indonésie, Singapour ou la Turquie – extrêmement active aujourd’hui. Sans compter l’Amérique latine qui partage un héritage commun, celui de la colonisation. Ainsi du Brésil dont le portugais est la langue officielle comme… en Angola.

Un nouveau partage du monde

Il s’agit donc, d’une certaine façon, d’un nouveau partage du monde, et l’Union européenne a besoin d’y peser de tout son poids. Elle peut sans aucun doute profiter de liens historiques très profonds, avec une proximité linguistique (plus de 300 millions de locuteurs de langue française dans 32 pays), mais aussi humaine et culturelle grâce à des diasporas de plus en plus visibles dans tous les pays européens, y compris dans les pays nordiques.

Le problème est que les Européens ont plutôt tenté de profiter de la situation que de se lancer dans un aggiornamento de leurs relations coloniales. Le cas de la France-Afrique et de ce qui se passe maintenant au Sahel en est un bon exemple.

Aux yeux de l’Afrique, les pays européens ont longtemps fait preuve de condescendance envers elle

Pendant fort longtemps – en gros jusqu’à l’arrivée économique massive de la Chine dans les années 1990 –, l’Europe a été le premier partenaire commercial du continent africain. Elle s’est reposée sur ses lauriers, pratiquant, de l’avis de tous, une relation très néocoloniale allant jusqu’à instrumentaliser les régimes en place qu’elle avait soutenus face aux courants révolutionnaires panafricains des années 1960-1970.

Aux yeux de l’Afrique, les pays européens ont longtemps fait preuve de condescendance envers elle.

Depuis 2000, on note le manque d’ambition croissant des pays européens, plus intéressés à l’élargissement vers l’est que vers le sud, avec notamment de moins en moins d’investissements en Afrique. Alors même que la Chine doublait les siens, et que de nombreux pays venaient ou revenaient sur le continent : Japon, Corée, Inde ou Russie.

Il faut donc que l’Europe se relance de façon offensive, et l’Afrique est demandeuse, bien sûr. C’est un point positif pour les pays européens. Non seulement en raison du capital historique, mais aussi de sa proximité géographique ou des flux migratoires, et surtout car les Africains ne veulent pas dépendre d’un seul donneur ordre. Notamment la Chine, qui fait peur autant qu’elle impressionne.

Le sommet de Luanda était donc l’occasion de voir ce que les Européens étaient capables de proposer désormais, et avec quels schémas ambitieux.

Créer un jeu gagnant-gagnant sur trois piliers

Du côté de la perception du potentiel de marché, les déconvenues ont été grandes et expliquent en partie pourquoi les entreprises européennes ont eu tendance à se retirer d’Afrique : le marché n’était pas très solvable, ou alors uniquement pour le low cost – comme l’a bien montré la concurrence chinoise ou d’autres pays émergents.

En revanche, que l’Afrique soit un réservoir de ressources naturelles, notamment minérales comme les terres rares, est un fait bien connu partout dans le monde, et désormais en Europe, dont la souveraineté est de plus en plus menacée dans le contexte géopolitique actuel. C’est clairement (hélas) le principal facteur attractif pour l’Union européenne.

Inversement, du côté africain, les priorités sont tout autres, notamment autour de trois piliers. D’abord une meilleure gestion des flux migratoires. Bien que controversé, c’est un point essentiel puisque la natalité de l’Europe est en chute libre, alors qu’elle reste plutôt en expansion de l’autre côté de la Méditerranée.

L’Afrique est donc la seule en mesure de fournir une des matières premières de demain : le capital humain. D’autant que cela constitue aujourd’hui, pour le continent, la principale ressource en financements extérieurs sous la forme des rapatriements de revenus de ses travailleurs, loin devant l’aide au développement qui s’est effondrée depuis une dizaine d’années.

L’Afrique n’est pas contre approvisionner l’Europe en matières premières, mais elle souhaite désormais les transformer davantage sur place

Deuxième pilier, les matières premières. L’Afrique n’est pas contre approvisionner l’Europe, mais elle souhaite désormais les transformer davantage sur place et elle fait preuve d’une exigence croissante pour des projets industriels locaux. Cela concerne le pétrole et le gaz – dont l’Afrique est elle-même de plus en plus consommatrice, avec des besoins considérables –, mais aussi l’acier, le ciment, l’alimentaire, etc.

Troisièmement, l’Afrique demande aux pays européens d’expliciter leur ordre et leur vision du monde, contre celle de la Chine ou de la Russie par exemple. L’Afrique considère qu’elle a besoin de tous les partenaires, et demande aux Européens de cesser d’avoir une vision exclusive basée sur ses propres valeurs, prétendument universelles.

Ces trois défis sont très compliqués pour une Europe qui continue de se penser comme le centre du monde.

Un autre exemple est bien ressorti à Luanda, au moment même où se concluait la COP 30 au Brésil : le verdissement des économies, présenté comme une des conditions des coopérations avec l’Europe. Or ce n’est pas du tout la priorité de l’Afrique, même si elle est sensible bien sûr au changement climatique et à ses conséquences.

L’Afrique considère que la question de la stabilité environnementale revient d’abord aux pays riches, responsable du fardeau écologique accumulé depuis la révolution industrielle. Sa priorité est de faire au moins 5 % de croissance par an.

Des convergences possibles ?

Peut-il y avoir une convergence des priorités africaines et européennes aujourd’hui ? Si l’Union européenne se fixe à elle-même des priorités environnementales ou d’intégration des populations migrantes, c’est une très bonne chose. Mais que l’Europe pose des conditionnalités migratoires ou environnementales comme politiques, c’est un refus absolu.

Et ceci explique largement un sommet de Luanda en demi-teinte avec des chefs d’Etat qui ne sont restés qu’un jour, comme le président français.

L’Europe est-elle prête à assouplir ses positions, par exemple sur les hydrocarbures ou les migrations ?

L’Europe est-elle prête à assouplir ses positions, par exemple sur les hydrocarbures ou les migrations ? A priori, oui. Elle devient plus réaliste, plus pragmatique. Mais pas toujours quand on relit certains discours comme celui de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen.

En revanche, les Allemands, les Britanniques, les Espagnols ou les Hollandais sont de plus en plus pragmatiques. Le principe de réalité l’emporte, et c’est à chaque pays européen de gérer les questions sensibles avec ses partenaires africains. Inversement, la montée des extrêmes droites du continent européen risque bien de figer les positions.