Vos romans évoquent le passé de l’Afrique. Nous aident-ils à envisager son futur ?
Mes romans ne sont pas nécessairement en prise avec l’actualité. Ce qui m’intéresse est d’avoir le temps de réfléchir sur le passé. Dans Où s’adosse le ciel, j’ai travaillé sur l’Afrique et l’antiquité égyptienne et je me suis rendu compte qu’il y a un éternel retour des mêmes choses dans les affaires humaines, qu’il n’y avait rien de nouveau sous le soleil depuis des centaines de générations. Donc, pour réfléchir sur l’avenir de l’Afrique, il faut regarder son passé. Encore faut-il le connaître alors qu’il n’est pas entré réellement dans la tradition historique occidentale car, en règle générale, en Afrique, la transmission de l’Histoire se fait à l’oral et que l’Occident a très peu confiance dans l’oral pour transmettre un savoir. En Afrique, comme partout, il y a des cycles, des civilisations qui naissent et d’autres qui disparaissent, mais sur des temps longs alors que nos visions se réduisent à la durée de notre vie. Il faut alors lire l’avenir de l’Afrique dans un passé qui n’est pas accessible à tous mais ménage des surprises.
Pour certains Belges encore, il n’y avait rien au Congo avant les Belges…
Alors que le Congo a une histoire millénaire et a eu des contacts avec l’Égypte ancienne, on en a retrouvé des artefacts. Cette partie de l’Afrique a été en contact avec l’Égypte ancienne. On peut rappeler aussi le roi du Mali, couverts d’or qui ralliait La Mecque en 1324.
Des penseurs africains comme Achille Mbembe et Felwine Sarr veulent décoloniser le savoir et s’appuyer sur des valeurs africaines, projeter l’Afrique dans le futur.
On a souvent une vision partiale de l’Afrique vue à travers le prisme des crises et le compte rendu qu’en font les médias en Occident. Il y a alors une grande partie de l’Afrique qui reste inconnue dans sa façon d’être, de vivre la modernité. Et je suis d’accord avec ces penseurs pour dire que c’est moins d’une emprise de l’Occident dans son ensemble dont il faut se débarrasser que des instruments que se donne l’Occident pour regarder l’Afrique, liés à une représentation multiséculaire. Je souhaite que ces outils de vision soient mieux réglés et que l’Occident ait au moins conscience des biais qui existent dans ses connaissances.
La population de l’Afrique devrait doubler d’ici 2050 avec 2,5 milliards d’habitants, soit un quart de la population mondiale. Face à cela, le discours occidental est double. Pour les uns, c’est la peur qui domine et la crainte des vagues migratoires. Pour les autres, cette Afrique jeune est un espoir pour l’humanité.
La peur est la fille de l’ignorance. On a peur de ce qu’on ne connaît pas. Il est vrai qu’une grande partie de la jeunesse africaine connaît de grandes difficultés et elle voit dans l’Occident un moyen de vivre à peu près correctement, de quitter des conditions de vie sociales et climatiques difficiles. Mais si on se rend compte que les coopérations entre nous sont nécessaires pour que la société tienne, si nous considérons que nous avons une seule Terre dont nous partageons les ressources intellectuelles, humaines, il faut alors que nous coopérions avec le Sud global pour finalement que les choses aillent de l’avant et que le monde vive mieux. C’est qualifié d’utopique mais l’utopie est un « devoir être ». Sans travailler à cette utopie, nous resterons prisonniers de cette alternative entre l’Afrique des crises effroyables ou, au contraire, celle des richesses et d’un élan vital pour l’humanité. Nous sommes tous dans le même bateau et on commence à en prendre conscience. On n’a pas d’autre choix que de coopérer pour une survie commune. Toute la colonisation a été une manière d’entrer violemment dans la mondialisation. L’Occident a initié ce mouvement et se retrouve maintenant contraint d’en subir les conséquences. Maintenant nos sorts sont liés. Il faudrait qu’il y ait une volonté universelle pour agir en ce sens mais, pour l’instant, c’est plutôt l’inverse qui se passe.
La responsabilité des crises provient-elle parfois des dirigeants africains ?
Il faut à nouveau l’étudier sur un temps long. La colonisation a entraîné une collaboration d’élites pour l’exploitation des ressources. Il faut réfléchir à la façon dont l’Occident s’est servi de ces élites et s’en sert encore aujourd’hui pour exploiter ou tuer dans l’œuf des initiatives qui tendraient à donner un plus grand pouvoir à des populations souvent abandonnées par les dirigeants. Mais ce que nous dit aujourd’hui le reste du monde n’est pas très rassurant : le respect d’institutions qu’on pensait inamovibles peut tomber du jour au lendemain. Rien de ce qu’on pensait pérenne dans nos organisations humaines ne l’est réellement. En avoir conscience, c’est être toujours vigilant.
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Quand l’Histoire fracture nos mémoires Comment les crises — naturelles, politiques, sociales — traversent les corps et les mémoires ? Michel Jean (Kabasa) et David Diop participeront à cette rencontre sur la façon dont on peut défier un monde fragilisé sans renoncer à notre humanité.
Samedi 28 mars, 15h, Théâtre de l’imaginaire