Le HCP livre une radioscopie détaillée des 1,73 million de personnes en situation de handicap au Maroc. Si la prévalence grimpe à 4,8%, portée par le vieillissement, elle masque des fractures profondes. Entre une exclusion scolaire touchant 67,7% des personnes concernées et un marché de l’emploi n’incluant que 8,9% d’actifs, le défi reste immense.

L’analyse détaillée des données du RGPH 2024 met en lumière la complexité de la situation des 1,73 million de personnes en situation de handicap (PSH) au Maroc. Elle révèle ainsi des disparités structurelles selon le milieu, le genre et l’âge. Le Haut-commissariat au plan (HCP) s’est livré à cet exercice et vient de publier un document à ce sujet. Ce dernier révèle que la prévalence a augmenté à 4,8% en 2024, contre 4,1% dix ans auparavant. Si cette croissance s’explique en partie par le vieillissement démographique, elle souligne surtout l’intérêt de repenser l’inclusion sous un prisme multidimensionnel.

Cette prévalence nationale cache des réalités territoriales contrastées : le milieu rural est plus touché (5,6%) que le milieu urbain (4,2%). L’examen géographique montre que l’Oriental (5,9%) et Fès-Meknès (5,8%) présentent les taux les plus élevés, tandis que les régions du Sud comme Dakhla-Oued Ed-Dahab affichent les proportions les plus faibles (1,9%). L’éducation demeure la première barrière, une sorte de plafond de verre qui conditionne tout le parcours de vie.

Sur ce registre, les chiffres sont brutaux : 67,7% des personnes en situation de handicap n’ont aucun niveau scolaire. Ce déficit de formation n’est pas uniforme. Il se creuse de manière vertigineuse selon le milieu de résidence et le genre. En zone rurale, l’analphabétisme et l’absence de scolarisation touchent une immense majorité, isolant les individus avant même leur entrée supposée dans l’âge adulte.

Cette exclusion scolaire précoce alimente directement la précarité économique. Le marché du travail reste, pour beaucoup, une forteresse imprenable. Selon le document, seules 8,9% des PSH occupent un emploi au niveau national. Les personnes actives travaillent principalement dans le secteur privé ou comme indépendants. En revanche, les personnes souffrant d’une incapacité totale, soit 1,1% de la population totale, sont quasi intégralement exclues de la vie économique et dépendent de la solidarité familiale.

Femmes : la double peine de la longévité et de la précarité
En matière d’habitat, le contraste entre le monde urbain et le monde rural est saisissant. Si 96,1% des PSH citadines ont accès à l’eau courante, elles ne sont plus que 50,3% en milieu rural. Pour sa part, le raccordement au réseau public d’eaux usées concerne 92,1% des foyers urbains contre 7,1% en zones rurales. De son côté, la pyramide des âges apporte un éclairage indispensable sur la nature du défi.

Le handicap au Maroc est intrinsèquement lié au grand âge, la prévalence grimpant à 18,5% chez les 60 ans et plus, alors qu’elle ne dépasse pas 1,9% chez les moins de 15 ans. Chez les seniors, les femmes sont les plus vulnérables, avec un taux de 19,9%. Elles subissent la double peine de la longévité et de la précarité accumulée durant leur vie active. Cette féminisation du handicap chez les personnes âgées pose la question primordiale de la prise en charge de la dépendance.

La famille : un filet de sécurité à toute épreuve ?
Jusqu’ici, la famille marocaine a joué son rôle de filet de sécurité, mais l’évolution des structures sociales et l’urbanisation rapide pourraient fragiliser ce modèle traditionnel sans qu’une alternative publique suffisante ne soit encore opérationnelle. Sur le front de la santé, les données dévoilent une lueur d’espoir. La couverture médicale a fait un bond spectaculaire en dix ans, passant de 34,1% en 2014 à 63,3% en 2024. C’est l’un des rares indicateurs où le rattrapage est tangible.

Pour autant, l’accès au soin reste majoritairement public : 68,5% des PSH fréquentent les établissements relevant de l’État. Ce recours massif au secteur public, particulièrement en milieu rural (71,8%), exerce une pression croissante sur les infrastructures. Enfin, l’entrée dans l’ère numérique ne se fait pas à la même vitesse pour tous. La fracture digitale est profonde. À peine 18,3% des personnes en situation de handicap utilisent Internet. En milieu rural, ce chiffre s’effondre à 9,3%.

Le smartphone, pourtant vecteur d’autonomie et d’accès à l’information, n’est possédé que par 50,9% de cette population. Là encore, les femmes sont les premières victimes de cette déconnexion, avec un taux d’équipement de 45,1% contre 56,8% chez les hommes. À l’heure où les services publics et l’accès au droit se dématérialisent, cette invisibilité numérique risque de créer une nouvelle forme d’exclusion, plus insidieuse mais tout aussi handicapante que les obstacles physiques. Les données du RGPH 2024 imposent une réponse structurelle ciblée sur les disparités régionales et sectorielles.

L’intégration des 1,73 million de PSH dépend désormais de la réduction de la fracture territoriale, notamment en milieu rural où l’accès à l’eau et l’assainissement restent critiques. Le redressement passe également par une réforme de l’accès à la formation pour les 67,7% de non-scolarisés et par l’augmentation du taux d’emploi. Enfin, le renforcement de la couverture médicale et la réduction du fossé numérique constituent les indicateurs clés permettant de mesurer l’évolution de l’autonomie et de l’inclusion au cours de la prochaine décennie.

Abdelhafid Marzak / Les Inspirations ÉCO

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