Avec Assaut contre la frontiere, Leila Slimani signe un texte court, personnel, presque intime, qui se veut une méditation sur les frontières de la langue et de soi. Mais dès les premières pages, le lecteur averti reconnaît le refrain habituel : une Franco-Marocaine de bonne famille raconte sa « honte » de ne pas maîtriser l’arabe, sa langue maternelle fantôme, et transforme cette lacune intime en réquisitoire contre une société d’origine présentée comme incapable de transmettre, conservatrice par essence, étouffante par nature. Le style est fluide, l’écriture élégante, comme toujours chez Slimani ; pourtant le propos reste prévisible, convenu, presque mécanique.
L’identité marocaine y apparaît une fois de plus comme un carcan dont il faut s’extraire pour devenir pleinement soi. La France, terre d’accueil et de lumière, offre le salut ; le pays d’origine, réduit à ses traditions patriarcales et à son rapport compliqué à la modernité, devient le décor sombre d’une émancipation nécessaire. Manichéisme pur, sans détour.On pourrait saluer le courage de l’aveu. On y voit surtout une stratégie littéraire éprouvée. Slimani ne fait pas exception : elle s’inscrit dans une lignée bien française de voix maghrébines exilées qui ont bâti leur légitimité sur la déconstruction systématique de leurs sociétés d’origine. Abdellah Taïa, avec une crudité parfois spectaculaire, a fait de l’homosexualité réprimée au Maroc le cœur battant de son œuvre (L’Armée du salut, Une mélancolie arabe) ; Kamel Daoud, dans Meursault, contre-enquête et ses chroniques algéroises, n’a cessé de pointer l’islamisme, l’hypocrisie collective et la stagnation post-coloniale comme des maladies congénitales. D’autres, moins célèbres mais tout aussi actifs dans le champ éditorial parisien, reprennent le même motif : la société arabe ou musulmane comme espace de l’oppression, l’individu libéral comme héros solitaire qui trouve enfin sa voix en français, sur les ondes de France Inter ou dans les pages du Monde. Cette posture n’est pas innocente. Elle répond à une attente précise de l’intelligentsia française, encore imprégnée, malgré les discours décoloniaux de façade, d’un orientalisme qui n’a jamais vraiment disparu. On y fantasme toujours le monde musulman comme un bloc monolithique : méchante société conservatrice, rigide, misogyne, obscurantiste ; gentils individus libéraux, émancipés, cosmopolites, qui ont eu la bonne idée de choisir Paris plutôt que Rabat ou Alger. Le schéma est commode. Il permet à l’Occident de se sentir supérieur sans culpabilité excessive : « Voyez, même eux le disent ! » Et il assure aux auteurs concernés une place enviable : Goncourt, prix Médicis, tribunes médiatiques, traductions, invitations au Festival d’Avignon. La reconnaissance est à la hauteur du service rendu au récit dominant.Pourtant, cette littérature de l’assaut permanent contre l’identité d’origine évite soigneusement la complexité. Elle ignore les héritages coloniaux qui ont fracturé les sociétés maghrébines sans les moderniser complètement. Elle passe sous silence les dynamiques internes de résistance : mouvements féministes marocains ou algériens nés sur place, classes moyennes urbaines qui négocient leur modernité sans renier tout, jeunes générations qui inventent des formes hybrides de culture entre tradition et mondialisation. Elle essentialise le conservatisme comme une essence éternelle plutôt que comme une réaction défensive face à la globalisation, à la corruption des élites ou à la violence économique. Au lieu d’analyser ces strates – historiques, sociales, économiques –, elle préfère le binarisme simpliste qui plaît au public hexagonal : ici le mal collectif, là le salut individuel.
Taïa et Daoud ont ouvert la voie ; Slimani la consolide avec ce petit livre élégant qui se lit comme un aveu mais fonctionne comme une confirmation.On ne reprochera pas à ces auteurs d’exercer leur liberté de critique. On regrettera, en revanche, qu’ils la mettent presque exclusivement au service d’un regard extérieur qui, sous couvert d’universalisme, reconduit les vieux schémas orientalistes. Ils ne trahissent pas leur culture ; ils la simplifient pour mieux la vendre. Résultat : une littérature qui, au lieu d’éclairer la complexité du monde arabe contemporain, la réduit à un décor utile pour la bonne conscience française. Un assaut de plus, élégant, bien écrit, mais terriblement prévisible.Il serait temps, peut-être, d’exiger autre chose : des voix qui refusent le manichéisme, qui osent dire que les sociétés maghrébines sont à la fois conservatrices et modernes, opprimantes et créatives, figées et en mouvement.