LA TRIBUNE AFRIQUE – Vous êtes le directeur exécutif de l’Africa-Europe Foundation et vous venez de publier un nouveau rapport sur l’état des relations Afrique–Europe, intitulé « State of Africa-Europe 2025 », quelques jours seulement avant le sommet Union africaine–Union européenne qui se tient à Luanda, en Angola cette année. Si vous deviez mettre en avant un seul message central à l’attention des dirigeants africains et européens, quel serait-il ?

PAUL WALTON – C’est le moment pour l’Afrique et l’Europe de monter en puissance. C’est un partenariat historique. Le fait que tant de personnes se réunissent à Luanda montre son importance politique, mais si l’on regarde la géopolitique mondiale en 2025, on voit davantage de fragmentation et des acteurs traditionnels clés se retirer de la coopération multilatérale.

S’il y a jamais eu un moment pour que ce partenariat entre l’Afrique et l’Europe monte en puissance, c’est maintenant. Pour nous, c’est la réflexion centrale. Nous proposons un rapport qui offre un plan opérationnel pour y parvenir, et qui montre qu’il se passe déjà suffisamment de choses pour être confiants dans le fait que l’Afrique et l’Europe peuvent jouer un rôle bien plus transformateur, à la fois comme continents voisins et à l’échelle mondiale.

Le rapport appelle à rompre avec une relation donateur–bénéficiaire au profit de la co-création et du partage des risques. Concrètement, quel changement réel d’état d’esprit et de posture cela implique-t-il, à la fois du côté européen et du côté africain ?

Paul Walton : Ce basculement est déjà en cours par endroits, mais il doit être généralisé et accéléré. Ce sommet peut être un moment décisif. Les anciens modèles sont dépassés. Nous savons pourquoi les institutions ont été construites après 1945, pourquoi l’ONU et les systèmes financiers ont été pensés ainsi, mais il existe aujourd’hui un consensus mondial sur le fait qu’ils ne sont plus adaptés. C’est aussi vrai pour le partenariat Afrique–Europe. Il s’agit de s’appuyer sur ce qui a été fait ces vingt-cinq dernières années, tout en passant définitivement à une approche de co-investissement et de partage.

C’est un changement de mentalité : changer notre façon de faire des affaires, instaurer le respect mutuel, la confiance mutuelle et une meilleure compréhension des intérêts communs. L’ancien modèle – trop de demandes de promesses côté africain, trop d’aide traditionnelle côté européen – ne fonctionne pour personne. Cela implique de construire ensemble des plateformes de co-investissement et de co-concevoir les projets d’infrastructures à tous les niveaux, politiquement et techniquement, depuis leur localisation jusqu’à leur mise en œuvre. Cette coopération n’a pas encore atteint son potentiel.

Depuis le sommet de 2022, de nombreux engagements ont été pris, mais plusieurs ne sont que partiellement mis en œuvre. Est-il pertinent d’élargir le cadre de coopération à de nouveaux domaines avant d’avoir tenu les promesses précédentes ?

C’est une question d’équilibre. Il est essentiel de tenir les engagements : c’est une question de confiance vis-à-vis de nos sociétés et de crédibilité du multilatéralisme. Mais cela ne doit pas empêcher, en parallèle, d’intégrer de nouveaux sujets.

Le risque, sinon, est que des plans élaborés il y a deux ou trois ans deviennent rapidement obsolètes. Prenons l’exemple des infrastructures : la numérisation, l’IA et leur interaction avec les corridors, ainsi que les liens avec l’agriculture ou l’énergie, exigent une réflexion renouvelée.

Dans notre rapport, nous travaillons donc sur deux axes simultanément : d’un côté, évaluer ce qui a fonctionné et peut être amplifié ; de l’autre, identifier les nouvelles tendances et la réalité géopolitique de 2025. Le dernier sommet a eu lieu une semaine avant l’invasion de l’Ukraine. Depuis, d’autres conflits ont éclaté et le retrait américain du multilatéralisme, ou l’impact sur l’USAID, changent la donne.

Nous avons aussi identifié des quick wins, comme l’économie bleue, absente du précédent sommet. La gouvernance des océans et l’économie bleue incarnent ce lien entre politique climatique et développement économique. C’est un exemple concret de domaine où Afrique et Europe peuvent approfondir leur coopération.

Sur les minerais critiques et de transition, comment éviter de reproduire un modèle extractif et soutenir au contraire la création de valeur locale et l’industrialisation africaine ?

Cela passe par un changement total de modèle. Ce nouveau modèle doit être à l’opposé des pratiques historiques extractives. Nous saluons le fait que la création de valeur locale soit désormais centrale dans le débat sur les minéraux verts.

Il faut s’aligner sur la stratégie africaine des minerais verts. C’est un plan panafricain, mené par l’Afrique, qui met clairement l’accent sur les risques et la création de valeur locale.

Il existe aujourd’hui un consensus politique sur ce sujet mais il faut maintenant passer à la mise en œuvre. D’après mes expériences récentes, notamment en Namibie, on observe à la fois de mauvaises et de bonnes pratiques. Notre rôle est de mettre en avant celles qui renforcent les capacités des pays, créent des emplois locaux et respectent l’environnement.

Il existe un réel win-win entre les ambitions africaines d’industrialisation verte et les besoins européens en énergie, infrastructures et sécurité. Mais tout repose sur le bon modèle économique et opérationnel.

Quel est aujourd’hui le véritable avantage comparatif de l’Europe face à d’autres partenaires comme la Chine ou les pays du Golfe ?

L’Europe dispose de plusieurs atouts dans la technologie, la finance et une expérience unique en matière d’intégration régionale. Elle peut proposer un modèle de partenariat de long terme, basé sur la durabilité plutôt que sur l’exploitation.

Un exemple concret concerne la fiscalité et la mobilisation des ressources domestiques. Certains États membres, comme la Pologne, ont développé des systèmes fiscaux numériques avancés qui pourraient bénéficier à l’Afrique, notamment pour tracer les flux financiers illicites. Ces compétences sont parfois restées dans l’ombre, car la coopération a trop souvent privilégié les grandes annonces au détriment des échanges techniques concrets.

Dans les enceintes multilatérales comme le G20, on voit aussi une complémentarité forte. L’UE apporte son expérience institutionnelle et l’Afrique s’affirme de plus en plus dans la gouvernance mondiale. Si nous voulons réformer ces institutions et faire une place légitime à l’Afrique, l’UE est un allié majeur.

Dans un contexte où l’Afrique est perçue comme risquée par les investisseurs européens, l’Europe est-elle prête à changer de regard et à simplifier ses mécanismes de financement ?

À l’occasion du sommet de Luanda, nous animons une table ronde stratégique sur l’investissement, appuyée par une recherche-action. Nous avons examiné environ 150 projets et engagé un dialogue avec des fonds de pension, notamment dans les pays nordiques, comme le Danemark. Il existe un réel potentiel, mais une partie de l’investissement se dirige ailleurs, vers les États-Unis par exemple.

Il existe une part de risque réelle, liée à la gouvernance et aux conflits, mais aussi une part de perception héritée de l’histoire. Notre rôle est de travailler sur les données pour démontrer le potentiel réel et rendre ces projets attractifs, notamment pour les fonds de pension.

Le « dernier kilomètre », c’est-à-dire la maturité financière des projets, reste un obstacle. Nous travaillons avec plusieurs organisations pour renforcer cette phase d’incubation. Il ne s’agit pas d’un fossé immense, mais il reste décisif si l’on veut accélérer et amplifier les flux d’investissement.

C’est là que nous parlons non pas seulement de plus d’argent, mais de smart money, un argent mieux structuré, associé à de meilleurs processus et mécanismes. C’est une opportunité clé pour faire monter en puissance le partenariat Afrique–Europe.

Sur la migration, comment faire de cette coopération un levier mutuellement bénéfique plutôt qu’un simple échange contrôle contre aide ?

Je citerais l’exemple de l’Espagne, qui reconnaît que la migration fait partie intégrante de notre histoire, de nos économies et de notre avenir. Tout dépend du cadrage. Des récits simplistes ou populistes ont rendu le sujet conflictuel.

Pourtant, la migration irrégulière a diminué d’environ 39 % au premier semestre de l’an dernier. Il faut donc un discours plus nuancé. Il faut dépasser cette rhétorique et adopter un prisme sectoriel. Dans le secteur de la santé, par exemple, la mobilité des professionnels est déjà une réalité. L’enjeu est de la structurer de façon équilibrée, pour éviter la fuite des cerveaux.

Il faut davantage de dialogue structuré, promouvoir la migration circulaire et adopter une approche sectorielle. Et surtout, rappeler que tous les États ne partagent pas la même vision : certains formulent une approche constructive et tournée vers l’avenir.

En 2030, quel indicateur unique pourrait démontrer le succès du sommet de Luanda ?

D’abord, que davantage de citoyens perçoivent les bénéfices concrets de ce partenariat. Aucun partenariat ne fonctionne s’il est déconnecté des populations. Une augmentation, même modeste, de cette perception serait un indicateur fort.

Ensuite, l’investissement : si de nouvelles plateformes de co-investissement permettent de libérer des flux significatifs de capitaux européens vers l’Afrique, ce serait un signe majeur de succès.

Enfin, le suivi. À Bruxelles, nous avons mis l’accent sur le « quoi » : la nécessité du monitoring. À Luanda, il faut avancer vers le « comment » : quels outils concrets pour suivre et améliorer la mise en œuvre ? C’est peut-être la partie la moins sexy du partenariat, mais probablement la plus transformatrice : de meilleurs processus, un suivi clair, et une approche fondée sur le smart money, pas simplement sur plus d’argent.