RENCONTRE avec Masin Ferkal. Depuis plus de 10 ans, Masin Ferkal a entrepris de traiter ce sujet pour comprendre comment vivent les Amazighophones de Libye, depuis la dictature de Mouammar Kadhafi jusqu’a sa chute en 2011, comment ils s’organisent après, dans une adversité permanente. 

Ce travail de recherche de longue haleine a été mené jusqu’au bout, avec des missions d’enquête en Libye, et fait l’objet récemment d’une soutenance d’une thèse de doctorat à l’INALCO (2). 

Masin Ferkal est un militant au long cours. Il était collégien en 1980. En 1984, il arrive à l’université de Tizi-Ouzou où il participe à l’action militante (syndicaliste et berbériste).

Il fait partie de ceux qui ont porté le Mouvement Culturel Berbère, ceux qui ont redonné espoir au peuple amazigh pour briser les chaînes de la négation et de la domination culturelle sur sa terre, de la Libye jusqu’aux Canaries, et de vivre son amazighité comme tous les peuples libres du monde. Il rejoint, comme des dizaines de jeunes militants, les cours de berbère qu’animait l’immense Achab Ramdane.

Masin Ferkal, comme tous les militants inoxydables, maintient le cap, travaille avec conviction et tenacité, dans ce long chemin vers la Libération.  

Le Matin d’Algérie : À notre connaissance, c’est la première étude globale (historique, politique, socio-linguistique, politique, social…)  sur les Amazighophones de Libye, dans le cadre d’une thèse de plus de 600 pages. Fera-t-elle l’objet d’un livre qui sera vendu en librairie ?

Masin Ferkal : En effet, cette thèse peut être considérée comme étant l’un des premiers (si ce n’est le premier) travaux universitaires interdisciplinaires qui portent sur les Amazighs de Libye et leur langue. L’amazighophonie libyenne est sous-documentée et mal connue, surtout dans les sources de langue française. Concernant la langue, seules quelques publications anciennes datant de la fin du XIXe siècle et le début du XXe et les travaux de Jacques Lanfry sur Ghadamès sont à citer. L’essentiel des travaux, et ce pour des raisons historiques liées à la colonisation, sont d’origine italienne (1911-1943). La situation sociolinguistique du berbère est encore plus mal connue et les observations scientifiques dans ce domaine sous le régime kadhafiste sont quasiment inexistantes. L’expression de l’amazighité en Libye, notamment en langue française, est ainsi réduite à quelques publications qui relèvent plus du symbole et qui sont parfois éditées avec des moyens de fortune en Europe.

Bien évidemment, la publication de cette thèse est l’un des projets prioritaires auquel je vais m’atteler. Mes directeurs de thèse ainsi que les membres du jury de ma soutenance m’y ont encouragé.

Le Matin d’Algérie : L’élément déclencheur de cette étude semble être le soulèvement organisé et armé des Amazighophones de l’Ouest libyen et la prise de Tripoli en 2011, avec le drapeau amazigh déployé sur les blindés ?

Masin Ferkal : L’irruption des Amazighs lors de l’insurrection contre le régime de Kadhafi qu’a connue la Libye en février 2011 a été la motivation principale. Cette irruption des Amazighs, non seulement avait surpris l’opinion y compris parmi les autres Amazighs d’Afrique du nord mais elle nous a révélé la présence d’une communauté amazighe importante en Libye ainsi que l’existence d’un mouvement amazigh bien ancré dans la société. 

La façon dont les Amazighs se sont mobilisés pour combattre le régime de Kadhafi et la manière dont ils ont associé à ce combat l’action en faveur de l’amazighité, en mettant en avant ses symboles (drapeau amazigh, usage de l’alphabet tifinagh,…)  et en agissant pour sa promotion notamment par l’enseignement de tamazight pendant la guerre ainsi que la production en tamazight (plusieurs journaux avaient vu le jour pendant cette guerre), ne pouvait pas laisser indifférent. Aussi, les Amazighs avaient lié leur combat pour la chute du régime kadhafiste à celui pour la reconnaissance de l’amazighité. Dès les premiers jours du soulèvement, ils avaient dit leur détermination à faire en sorte que l’amazighité prenne la place qui est la sienne en Libye. Ils avaient aussi fait savoir que jamais ils accepteraient une quelconque discrimination à leur égard. Une telle attitude, unique à travers l’Afrique du nord, mérite d’être documentée, étudiée, analysée et portée à la connaissance. Et quoi de mieux qu’un travail académique et scientifique !?

Le Matin d’Algérie : La répression des Amazighophones dans la période du pouvoir de Gaddafi, 1969-2011, est une tragédie non connue. Comment la langue amazighe a servi de rempart et de résistance face à cette politique d’anéantissement ?

Masin Ferkal : Oui, Kadhafi fut un monstre. Un dictateur sanguinaire qui a terrorisé l’ensemble des Libyens et qui avait combattu, y compris par la liquidation physique, toutes les personnes qui n’ont pas adhéré à son « idéologie » ou qui ont osé la contester. Mais les Amazighs représentaient pour lui un grand problème. D’abord parce qu’ils sont Amazighs et pratiquent une langue qui n’est pas la langue arabe, mais aussi parce qu’il pratiquent le rite ibadite de la religion musulmane. Et comme la langue arabe, langue du Coran, et l’islam (sunnite) sont les pierres angulaires sur lesquelles l’« idéologie » qui a porté le régime de Kadhafi s’est reposée, il avait toujours vu en ces Amazighs une menace à éradiquer. Depuis son accession au pouvoir en septembre 1969 et jusqu’à sa mort en octobre 2011, il a soutenu mordicus, défiant toute vérité historique et scientifique, que les Berbères était une invention coloniale.

Pour Kadhafi, l’hégémonie arabe est une priorité : de ce fait, l’éradication de la langue amazighe et l’assimilation totale des amazighophones devaient être parmi ses missions. C’est ainsi qu’il déclare, par exemple, que « la défense de tamazight est une conspiration des colons (…), ceux qui la défendent sont des collaborateurs (…) de la France, de l’Amérique et d’Israël » (1997). Des accusations passibles de la peine de mort selon la loi de la Djamahiriya arabe libyenne. Il a toujours soutenu que « les Berbères sont les Arabes d’avant l’islam » venus de la Péninsule arabique pour s’installer en Afrique du nord. Autant dire que, selon la théorie de Kadhafi, les Amazighs sont des « Arabes pur-sang ».

Selon Kadhafi, la question amazighe (l’amazighité) est une invention du colonialisme dans le but de diviser la nation arabe. Et selon lui, la langue amazighe n’est qu’une variante de la langue arabe, et plus exactement la langue arabe ancienne qui est considérée comme langue dépassée qu’il convient d’abandonner au profit de la langue arabe moderne, « la langue du Coran ».

De leur côté, les Amazighs avaient pris conscience de la menace que faisait peser sur eux Kadhafi et son régime. Et c’est la raison pour laquelle ils sont restés attachés à leur langue et ont tout fait pour la promouvoir y compris dans la clandestinité. Malgré les risques encourus, des militants amazighophones de Libye se sont approchés des milieux militants kabyles dès le milieu des années 1970, principalement à Alger avec le groupe qui activait autour de Mouloud Mammeri ainsi qu’à Paris avec essentiellement l’Académie berbère puis la coopérative Imedyazen. Ils se procuraient la documentation relative à la langue amazighe mais aussi les cassettes magnétiques de chanteurs kabyles qu’ils se passaient sous le manteau une fois rentrés en Libye. Dans le même temps ils avaient œuvré pour la sauvegarde et le développement de leur langue en procédant à la réalisation de publications en usant de moyens de fortune dans la clandestinité, bien entendu.

Plusieurs militants ont connu la prison pour leurs activités en faveur de tamazight. Certains ont disparu lorsque d’autres avaient échappé à des attentats visant leur assassinat. C’est le cas de Saïd Sifaw Mahroug décédé en 1994 et qui a vécu avec une tétraplégie depuis 1979 après avoir été renversé intentionnellemnt par une voiture à Tripoli.

Certains militants réfugiés en Europe et en Amérique du nord avaient également contribué par leurs actions à faire la promotion de la langue amazighe. Mais à partir des années 2000, l’arrivée d’Internet a donné un élan à l’action en faveur de la langue et de la culture amazighes en Libye.

Le Matin d’Algérie : Après 2011, les Amazighophones sont entrés de plein pied dans le renouveau national libyen, avec la langue et la culture amazighes. Comment expliquer le totalitarisme arabo-islamique envers eux, sachant qu’ethniquement tous les Libyens sont amazighs ?

Masin Ferkal : Il est vrai qu’il est difficile de prouver l’arabité, du point de vue ethnique, des Nords-africains. Mais en Libye, comme ailleurs en territoires amazighes en Afrique du Nord et à Ténéré (Sahara), une partie des populations revendiquent leur arabité et même des origines moyen-orientales (sic!). En Libye, et comme je l’ai expliqué plus haut, Kadhafi est allé jusqu’à faire venir les Amazighs de la Péninsule arabique, plus précisément du Yémen. Il a développé même une « théorie » par laquelle il apparente la langue amazighe à la langue himyarite de l’ancienne Arabie du Sud. Les Libyens ont été soumis, quarante-deux ans durant, à cette propagande kadhafiste reprise à l’école, par les médias ainsi que par les « intellectuels organiques » du régime. L’affirmation amazighe est ainsi associée à la trahison et à la collaboration avec le colonialisme et les ennemis de la nation arabe. Et les « élites » politiques instrumentalisent cette propagande assez bien répandue au sein de la société libyenne. Si les Libyens se sont débarrassés de Kadhafi, la mentalité kadhafienne est toujours vivante en Libye. Il ne faut pas oublier que même au niveau de l’État, l’essentiel des lois qui ont été établies par le régime de Kadhafi sont toujours en vigueur. 

Le Matin d’Algérie : La diaspora libyenne a-t-elle joué un rôle notable de soutien au mouvement en Libye ?

Masin Ferkal : La diaspora amazighe de Libye est insignifiante en terme numérique. Et ce sont généralement des réfugiés politiques. Mais sous le régime de Kadhafi les quelques réfugiés amazighs qui s’étaient exilés en Europe et en Amérique du Nord avaient, en effet, apporté une contribution à l’action du mouvement amazigh libyen. Cependant, en termes d’apport documentaire c’est la Kabylie et la diaspora kabyle en France qui a été la source princippale pour le mouvement amazigh en Libye. Lors de l’insurrection de février 2011, plusieurs Amazighs de Libye vivant en Europe et en Amérique du Nord sont rentrés en Libye pour prendre les armes et participer à la guerre contre le régime de Kadhafi : parmi eux des étudiants, des médecins, des ingénieurs, etc. 

Après la chute du régime de Kadhafi, les Amazighs de Libye se sont dotés d’organisations et de moyens conséquents pour prendre en charge l’amazighité à l’intérieur.

Le Matin d’Algérie : La société amazighophone de l’ouest libyen (Adrar n Infusen…)  et des villes de Libye semble être autonome par rapport au pouvoir provisoire à Tripoli. Quelles sont les perspectives d’intégration dans une Libye multiculturelle et multilingue ?

Masin Ferkal : Pour les Amazighs, l’appartenance nationale est une évidence et ils revendiquent leur attachement à la Libye. Cependant, s’ils admettent et respectent le choix d’une partie de la population qui se dit ‘’Arabe’’, ils exigent que eux, en tant qu’Amazighs et amazighophones, doivent jouir de leurs droits en tant qu’Amazighs au même titre que les « Arabes ». Ils martèlent que les droits doivent être identiques et ont fait savoir qu’ils ne peuvent tolérer que les « Arabes » (= arabophones) soient privilégiés.

Le gouvernement d’union nationale, basé à Tripoli et qu’ils reconnaissent de fait, n’adopte pas une position claire par rapport aux droits des Amazighs. Cela a conduit les structures représentatives des Amazighs, y compris celles qui dépendent du gouvernement de Tripoli, à prendre des initiatives unilatérales en faveur de l’amazighité. C’est le cas par exemple de l’enseignement de la langue amazighe qui a été décidé unilatéralement par les Amazighs en 2012. Le gouvernement, mis devant le fait accompli, a été contraint d’adopter une loi (Loi n° 18 de 2013) au sujet des droits des composantes de la Libye. Aujourd’hui, la langue amazighe est enseignée en tant que matière obligatoire à l’ensemble des écoliers des régions amazighophones.

Il faut préciser que si les Amazighs tiennent bon aujourd’hui et arrivent à assurer à l’amazighité une place digne même si beaucoup de choses restent à faire sur le plan institutionnel notamment, c’est parce qu’ils détiennent les armes (qu’ils ont pris en 2011) et assurent eux-mêmes la protection de leur territoire. Pourtant il y a toujours des tentatives d’incursion des différents groupes qui se disputent pour le pouvoir à Tripoli et qui visent aussi à prendre le contrôle des territoires amazighophones.

Pour qu’il y ait une réelle « intégration dans une Libye multiculturelle et multilingue », l’arrivée aux responsabilités d’une classe politique ouverte, acquise aux idées démocratiques, au pluralisme et au respect de la diversité, est nécessaire. Mais dans une Libye gangrénée par la corruption et soumise au pouvoir des milices et des groupes d’intérêts divers, tous (ou presque) acquis à l’idéologie arabo-islamique hégémonique, une telle perspective est difficile à espérer à moyen terme. 

Le Matin d’Algérie : Et pour conclure, comment est vue depuis Zwara la partition de fait de la Libye et le danger que représente le « pouvoir arabiste » des Haftar dans l’Est libyen, avec le soutien affiché des Emirats, du Qatar, de la Turquie… ?

Masin Ferkal : Haftar est un arabiste, raciste et anti-amazigh ; il est l’héritier du kadhafisme. Il a placé tous ses enfants à des postes clés de son ‘’gouvernement’’ et de ses bras armés. Il envisage de reproduire le système du pouvoir personnel et despotique pratiqué par Kadhafi, et son objectif demeure la prise du pouvoir à Tripoli et le contrôle de l’ensemble du territoire libyen.

Les Amazighs sont ouvertement contre Hafter et son armée, Forces armées arabes libyennes (FAAL), qu’ils qualifient d’armée raciste.

Ceci étant, le gouvernement de Tripoli (Ouest) que les Amazighs reconnaissent et avec lequel ils collaborent n’est pas pour autant favorable à l’amazighité. Les Amazighs sont en conflit quasi-permanent avec ce gouvernement, notamment avec certains de ses ministres à l’image du ministre de l’intérieur, un ancien milicien originaire de Zentan, tribu arabophone vivant à Adrar n Infusen. Ce dernier n’a cessé, depuis sa nomination en 2022, de multiplier les provocations visant les Amazighs, mais ces derniers ne se sont pas laissé faire.

Concernant ce qui pourrait être qualifié de « partition de fait », étant donné la présence de deux gouvernements concurrents, les Amazighs ne l’approuvent pas. Et de toutes manières cette situation est voulue par les puissances régionales et internationales qui se disputent le « gâteau libyen » et qui ne se soucient nullement des intérêts des Libyens, et encore moins de ceux des Amazighs. Pourtant ces derniers ne cessent de plaider pour une Libye plurielle dans laquelle les différentes composantes (Amazighs, Toubous et Arabes) puissent coexister et jouir toutes de leurs droits pleins et entiers de citoyens, une Libye qui ne doit pas être livrée ni aux islamistes ni aux militaires. Ils plaident pour un Etat de droit. 

Cependant, la position des Amazighs de Libye est claire, et ce depuis 2011 : « nous n’allons jamais reconnaître des institutions qui ne nous reconnaissent pas ! ».

Entretien réalisé par Aumer U Lamara. 

Notes :

1. Titre de la thèse de doctorat : Les Amazighs de Libye, de la résistance à l’affirmation. Thèse de doctorat en socio-linguistique de l’INALCO, soutenue par Masin Ferkal le 25 novembre 2025. Directeurs de thèse : Pr. Kamal Naït Zerrad et Pr. Federico Cresti. Voici le le lien de la consultation en ligne et du téléchargement : https://theses.hal.science/tel-05551888

theses.hal.science

2. Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), 1 rue de Lille 75002, Paris. Responsable du département amazigh (Lacnad : Langues et cultures du Nord de l’Afrique et diasporas) : Pr. Kamal Naït Zerrad.

3. Le peuple libyen est amazigh dans quasi-totalité, comme les autres pays d’Afrique du Nord. Si nous écrivons « peuple amazigh », il ne s’agit nullement d’une quelconque minorité dans un pays où il y aurait une autre majorité. Les Amazighs de Libye, ou amazighophones, c’est seulement ceux qui pratiquent la langues amazigh, et qui ne sont pas arabisés (ie. qui ne font pas usage de la langue darǧa).

4. Dictionnaire de berbère libyen : Ghadames, de Jacques Lanfry, 502 pages, Edition Achab, Tizi Ouzou, 2011.