Il y avait bien un ou deux noms d’origine subsaharienne inscrits aux derniers calendriers officiels. En l’occurrence, Maxhosa Africa pour le prêt-à-porter, Ymane Ayissi pour la haute couture. Mais demandez aux habitués de la Fashion Week de Paris d’énoncer quelques créateurs africains, et vous constaterez leur méconnaissance du sujet. En dépit des échanges limités entre les grandes places de la mode et la scène africaine, la mode de ce continent au millard et demi d’habitants existe bel et bien. Elle existe beaucoup, même, et depuis longtemps.
Après le Victoria & Albert Museum où elle a vu le jour en 2022 et une itinérance qui l’a fait cheminer en Amérique depuis 2023, l’exposition Africa Fashion fait escale au musée du quai Branly Jacques Chirac début avril. Pensée comme une initiation à cette mode contemporaine méconnue, elle ouvre ses portes avec un parcours enrichi des archives du musée des Arts et Civilisations d’Afrique.

Tissu commémorant Nelson Mandela et le Congrès national africain (ANC) Afrique du Sud, 1991.
© Victoria and Albert Museum, Londres
La naissance d’une mode
Par où commencer pour raconter la mode africaine ? Si le patrimoine textile exposé remonte au XIXe, c’est le tournant des années 1950 et l’ère de la décolonisation qui ont été choisis comme point de départ de cet exposé généraliste. “C’est le moment où mode, musique et arts visuels s’alignent pour entrevoir une autonomie, avec une liberté inoubliable, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans la création contemporaine”, s’explique Christine Checinska, commissaire et conservatrice au V&A. Portés par de nouvelles perspectives et la conviction que l’affirmation du peuple noir passe par celle de son identité culturelle, les dirigeants et penseurs de l’époque comme Léopold Sédar Senghor au Sénégal œuvrent pour passer les arts au premier plan. En vogue, les étoffes traditionnelles comme l’àdìre au Nigeria, l’ankara ou le kante en Afrique de l’Ouest, revêtent cette symbolique.
Dans le même temps, l’émergence d’industries textiles, aussi encouragées par les nouveaux chefs d’État, donne naissance à de premiers grands noms de la mode africaine. Naïma Bennis au Maroc, Kofi Ansah au Ghana, Chris Seydou en provenance du Mali, ou Shade Thomas-Fahm, première grande couturière du Nigeria, passée par la Central Saint Martins School de Londres dans les années 1950, dressent des ponts entre patrimoine vestimentaire local et mode occidentale. De quoi jeter les bases d’une approche panafricaine aujourd’hui défendue par des figures comme le directeur artistique I.B. Kamara, qui a d’ailleurs pris part à l’exposition en produisant un shooting.

Création de Chris Seydou, Grand-Bassam, Côte d’Ivoire, 1991.
© Nabil Zorkot
Imprimer son style
Au-delà de faire état de l’effervescence de la création du continent et de ses diasporas, l’édition française d’Africa Fashion, accorde une attention particulière à la fabrication de son iconographie. La photographie, en pleine expansion à l’ère des indépendances, est à la fois témoin et outil de l’essor de cette industrie du paraître. James Barnor, qui, en 1969, offre au Ghana son premier laboratoire de développement couleur, construit, notamment par sa collaboration avec le magazine Drum un imaginaire glamour de la femme noire. Par-dessus tout, le genre photographique du portrait en studio, dont l’artiste malien Seydou Keïta est un des praticiens les plus notoires, contribue à cristalliser le goût pour l’apparat. Méconnues, les mises en scène exposées du Soudanais Rashid Mahdi, du Burkinabais Hamidou Maiga et d’autres, prêtées par des particuliers dans le cadre d’un appel à contribution du musée, suggèrent que cette histoire visuelle de la mode africaine est encore loin d’avoir tout révélé.
Africa Fashion, jusqu’au 12 juillet 2026 au musée du quai Branly Jacques Chirac.