Un dédale de ruelles de terre battue s’arc-boute le long de la pente qui dévale le cimetière de Williamsville, quartier du nord d’Abidjan. En haut, les tombes des dignitaires ivoiriens surplombent la ville. De là, on peut voir le soleil se refléter sur les immeubles du Plateau, son quartier d’affaires. En bas, des maisons sans portes ni eau courante, des rigoles sales, et dans ce qui fut une ancienne zone d’habitations aujourd’hui « déguerpie », l’expression locale pour dire « évacuée », une déchetterie sauvage.
La capitale économique et le pays tout entier sont à l’image de ce cimetière, « à deux vitesses ». Même si, depuis 2012, le taux de croissance affiche une insolente moyenne de 7 %, « il y a toujours des gens qui font un “coup KO” », soupire Doumbia, 54 ans, commerçant à Williamsville. L’expression désigne l’unique repas journalier que font les plus pauvres. À quelques rues de là, Aboubacar, 27 ans, tue le temps. à la recherche d’un emploi, il est catégorique : « On voit les routes, les ponts, tout qui bouge. Mais quoi ? On ne peut pas manger de béton ! J’ai de l’espoir… Mais il faut un changement. »
Ce « changement », espéré par bon nombre d’Ivoiriens, ne semble pas imminent. La présidentielle qui se tient dans une semaine sera même celle de la continuité. Malgré une campagne électorale qui donne l’impression d’une vraie compétition, les dés semblent déjà jetés. Après l’éviction de la liste électorale des leaders de l’opposition, dont l’ancien président Laurent Gbagbo ou le financier et leader du principal parti d’opposition Tidjane Thiam, seuls cinq candidats – dont le chef de l’État, Alassane Dramane Ouattara, 83 ans, au pouvoir depuis 2011 et qui brigue son quatrième mandat – ont été retenus.
C’est de la barbe à papa. Ça donne une impression de volume, mais quand on la met en bouche, ça fond totalement.
Ousmane Zina, professeur de science politique à l’université de Bouaké
« Depuis la crise politico-militaire de 2002, aucun scrutin ne s’est déroulé dans le calme, rappelle Ousmane Zina, professeur de science politique à l’université de Bouaké. Le gouvernement ivoirien tente d’anticiper tensions et violences ; l’appareil répressif se renforce à l’approche de l’élection, on le voit avec le nombre d’arrestations. Quant aux initiatives menées par l’opposition… C’est de la barbe à papa. Ça donne une impression de volume, mais quand on la met en bouche, ça fond totalement. »
Initiatives de blocage contrées
En dépit de l’interdiction du Conseil national de sécurité, une marche a tout de même eu lieu le lendemain du lancement de la campagne. Les blocages et manifestations observés un peu partout dans le pays devraient se poursuivre. Mais ces initiatives, vite contrées, peinent à mobiliser. « La stabilité du pays est due à la rigueur et à la gestion du président, observe Amadou Coulibaly, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement. Et le bilan dressé à l’issue de ce troisième mandat va au-delà de nos attentes. »
En matière d’éducation, de santé et d’infrastructures, les indicateurs sont effectivement flatteurs. Près de 80 % de la population a aujourd’hui accès à l’eau potable, contre 55 % en 2011. Le taux d’accès à l’électricité est passé de 55,8 % en 2012 à 72,4 % en 2023, l’espérance de vie de 56 ans en 2011 à 62 ans en 2025… La Côte d’Ivoire évolue vers le statut « de pays à revenu intermédiaire supérieur à moyen terme », souligne le FMI. Le pays se place ainsi comme la première puissance de l’Union économique et monétaire ouest-africaine.
Les fruits de cette croissance ne sont pas assez partagés.
Yao Séraphin Prao, économiste
Sous Alassane Ouattara, « la Côte d’Ivoire peut se vanter d’avoir réussi à maintenir une croissance soutenue, la diversification de son économie, le développement des infrastructures et la transformation de ses matières premières », appuie l’économiste Yao Séraphin Prao. Qui nuance : « Les fruits de cette croissance ne sont pas assez partagés. »
Quels changements seront opérés pour un quatrième mandat ? « On ne change pas une recette qui marche », coupe Amadou Coulibaly. Plus que de projet, c’est de stratégie politique qu’il est surtout question ces derniers jours. À Abidjan, il se murmure ainsi qu’Alassane Ouattara, une fois réélu, pourrait faire le choix de passer la main en cours de mandat.