Le célèbre écrivain et journaliste polonais Ryszard Kapuściński affirmait : « En-dehors de sa dimension  géographique, l’Afrique n’existe pas ». Il signifiait sans doute que les 54 pays de ce continent sont si  hétérogènes qu’il est impertinent de les réduire à une catégorie topographique. La crise géopolitique et  ses conséquences pétrolières et financières confirment cette prudence nécessaire.

Par Michel-Henry Bouchet et Alexandre Landi, SKEMA Business School. 

La fermeture soudaine  du détroit d’Ormuz fin février 2026 a provoqué le plus grand choc pétrolier du XXIe siècle. Avec un baril  de Brent franchissant les 110 dollars, les équilibres mondiaux vacillent. Pour l’Afrique, l’impact est  ambivalent, oscillant entre aubaine financière immédiate pour les exportateurs et menace de déficits et  de déstabilisation sociale pour les importateurs. Mais au-delà de la volatilité des prix, cette crise agit  comme un puissant révélateur d’une vulnérabilité structurelle négligée : la faillite de la gouvernance des  ressources naturelles. 

Le constat est étayé par des chiffres inédits. Selon les données de la BRI (Banque des règlements  internationaux), le secteur privé non financier des pays africains producteurs de pétrole détenait plus de  50 milliards de dollars de dépôts bancaires à l’étranger fin septembre 2025 — dont 12 milliards pour  l’Angola, 9,5 milliards pour le Nigeria et 8,5 milliards pour l’Égypte. Pas loin de la moitié est détenue par  des ménages. Ces chiffres témoignent de l’ampleur persistante de la fuite des capitaux et du  détournement de la rente pétrolière, aux dépens des besoins d’investissement domestiques. 

Les travaux du Baromètre mondial de la gouvernance DEFI-CIFE confirment cette tendance : la richesse en  ressources naturelles, faute d’institutions solides, tend à devenir un « handicap » plutôt qu’un moteur de  développement. Le continent produit environ 7,5 millions de barils par jour — près de 7 % de la production  mondiale — mais exporte 75 % de son brut sans transformation. Ce paradoxe contraint les pays  producteurs à réimporter à prix fort des produits raffinés, payant ainsi une prime à l’inefficacité et à  l’opacité de leurs propres circuits de distribution. 

Le cas du Nigeria est emblématique. Premier producteur du continent, il dispose de 37 milliards de barils  de réserves. Pourtant, sa production stagne autour de 1,3 million de barils par jour en mars 2026, bien en  dessous de ses quotas OPEP. Classé 142e sur 182 pays dans l’indice de perception de la corruption  (Transparency International) et 88e sur 130 au Baromètre DEFI-CIFE, le secteur pétrolier nigérian reste  miné par le pillage et le sabotage. Malgré sa richesse, le pays demeure le cinquième importateur  alimentaire d’Afrique, cumulant une double dépendance aux hydrocarbures pour ses recettes et aux  importations pour nourrir sa population. 

À l’inverse, le Botswana démontre qu’une autre trajectoire est possible. Bien qu’enclavé et dépourvu de  pétrole, il a su s’imposer une économie diversifiée. Sa dette publique reste inférieure à 20 % du PIB et il  figure parmi les pays les moins corrompus d’Afrique (41e mondial au CPI 2025). Le Ghana, producteur  modeste, suit également une voie encourageante avec la mise en place du « Ghana Heritage Fund », géré  de manière rigoureuse par sa Banque centrale. Ces modèles prouvent que la malédiction des ressources  n’est pas une fatalité géographique, mais un choix institutionnel. 

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L’enjeu est d’autant plus urgent que la crise actuelle au Moyen-Orient fragilise la sécurité alimentaire du  continent. La perturbation du flux mondial d’engrais — notamment d’urée — pourrait provoquer un choc  alimentaire plus grave que celui de 2022. Pour les pays producteurs, la manne pétrolière actuelle doit  servir de bouclier social et de levier de diversification avant que la transition énergétique mondiale ne  vienne tarir définitivement la demande d’or noir. 

Face à cette urgence, la réponse doit être structurelle. Une solution concrète consisterait à étendre la  logique du Processus de Kimberley — qui a permis de certifier l’origine des diamants pour lutter contre  les « minerais de sang » — à la filière du pétrole brut. En imposant des normes internationales de  transparence et de traçabilité des revenus aux acheteurs, la communauté internationale pourrait  transformer radicalement les incitations des pays producteurs. La crise d’Ormuz finira par s’apaiser, mais  elle laisse derrière elle un avertissement sans frais : sans une gouvernance ancrée dans la transparence et 

l’investissement productif, le pétrole africain continuera d’enrichir les comptes offshore au détriment du  développement durable du continent. 

Les opinions exprimées ici sont celles des auteurs et ne représentent pas celles de SKEMA Business School ni des  institutions auxquelles ils sont affiliés.