Le chef militaire de l’est
de la Libye, Khalifa Haftar, aurait acquis des drones de combat
chinois et turcs, selon un reportage Reuters, malgré un embargo
de longue date de l’Onu sur l’approvisionnement en armes de ce
pays nord-africain divisé.

Des images satellites commerciales montrent, entre fin avril
et décembre 2025, au moins trois drones sur la base aérienne
d’Al Khadim, située dans le désert à environ 100 kilomètres à
l’est de la ville de Benghazi. Leur arrivée n’avait pas été
signalée auparavant.

Ce qui semblait être du matériel de maintenance au sol pour
ces appareils était encore visible cette année, selon trois
experts en armement ayant examiné les images.

Les véhicules aériens sans pilote (UAV) ont joué un rôle
important lors de la guerre civile libyenne de 2014 à 2020, où
l’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar a tenté de
renverser le gouvernement de Tripoli reconnu par l’Onu.

Le premier accusait alors le second d’abriter des gangs
armés et des « terroristes », ce que le gouvernement a nié.

Des pays comme les Émirats arabes unis (EAU), l’Égypte et la
Russie ont fourni un soutien clé à Khalifa Haftar, selon les
enquêteurs de l’Onu, tandis que la Turquie soutenait
l’administration basée à Tripoli. La Chine s’était abstenue de
prendre parti.

Les factions rivales en Libye ont convenu d’un cessez-le-feu
en 2020, mais le pays reste divisé entre l’administration de
Khalifa Haftar à l’est et le gouvernement basé à Tripoli, dirigé
par le Premier ministre Abdulhamid Dbeibah, à l’ouest.

L’arrivée de nouveaux drones de combat à Al Khadim « serait
une énorme victoire symbolique » pour Khalifa Haftar, renforçant
son emprise sur l’est et une grande partie du sud, y compris les
principaux champs pétrolifères, et consolidant sa position dans
les négociations pour former un gouvernement libyen unifié, a
déclaré Anas El Gomati, responsable de l’Institut Sadeq, un
think tank libyen.

Ce dernier a ajouté que ces armes pourraient également
servir à défendre les lignes d’approvisionnement du groupe
paramilitaire des Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan
voisin, engagées depuis 2023 dans une sanglante guerre civile.

Khalifa Haftar a nié soutenir les FSR.

L’armée de Khalifa Haftar ne dispose pas, à sa connaissance,
de l’expertise technique nécessaire pour piloter ce type de
drones, a précisé Anas El Gomati à Reuters.

« La question reste: qui les pilote? »

Les experts ayant examiné les images satellites ont déclaré
que l’un des drones était très probablement un Feilong-1 (FL-1)
de fabrication chinoise, un appareil de surveillance et
d’attaque. Les autres semblent être des drones turcs Bayraktar
TB2, moins puissants, ont convenu les trois experts, bien qu’ils
n’aient pas exclu qu’il s’agisse d’autres modèles.

Reuters n’a pu établir ni l’identité du fournisseur ni la
date de livraison de ces drones. L’ANL, les gouvernements
chinois et turc, ainsi que les fabricants des drones, la société
de défense Zhongtian Feilong basée à Xi’an et Baykar basée à
Istanbul, n’ont pas répondu aux questions détaillées posées pour
cet article. Le gouvernement basé à Tripoli n’a également fait
aucun commentaire.

Reuters n’a pas pu établir si la Chine, la Turquie ou tout
autre État membre de l’Onu avait demandé des exemptions à
l’embargo pour envoyer des drones dans l’est de la Libye. Le
comité du Conseil de sécurité chargé de traiter ces demandes n’a
pas répondu aux questions concernant les drones.

Le département des affaires de consolidation de la paix de
l’Onu a renvoyé Reuters à une résolution du Conseil de sécurité
adoptée l’année dernière, exprimant une « grave préoccupation »
face aux violations persistantes de l’embargo, qui exige
l’approbation de l’Onu pour tout transfert d’armes vers la
Libye.

LES AUTORITÉS RIVALES DE LA LIBYE EN COURSE POUR SE RÉARMER

L’embargo sur les armes en Libye existe depuis 2011, après
la chute Mouammar Kadhafi, qui a dirigé le pays de 1969 à 2011.
Cependant, des armes sophistiquées ont afflué dans le pays
pendant la guerre qui a suivi, selon un groupe d’experts de
l’Onu chargé de surveiller l’embargo, faisant de la Libye le
premier grand théâtre africain de combat de drones.

Les tensions se sont désormais apaisées, mais les deux camps
tentent de renforcer leur puissance aérienne, selon cinq
analystes spécialistes de la Libye, des experts en armement et
les enquêteurs de l’Onu.

En décembre, l’ANL a conclu un accord de quatre milliards de
dollars (3,47 milliards d’euros) avec le Pakistan pour l’achat
d’équipements militaires, notamment des avions de combat JF-17
développés en collaboration avec la Chine, a rapporté Reuters.

Des responsables pakistanais avaient déclaré à Reuters à
l’époque que cet accord ne violait pas l’embargo. Les
responsables des sanctions de l’Onu ainsi que les ministères
pakistanais des Affaires étrangères et de la Défense n’ont pas
répondu aux questions concernant ces affirmations.

L’acquisition de drones chinois et turcs marquerait un
renforcement significatif des capacités de l’ANL après le
départ, en 2020, d’une flotte de drones Wing Loong II de
fabrication chinoise basés à Al Khadim, documentée par le panel
de l’Onu.

Les Émirats arabes unis, qui considéraient Khalifa Haftar
comme un rempart contre les groupes islamistes, ont aidé l’ANL à
renforcer sa puissance aérienne, notamment en fournissant et
« très probablement » en exploitant les Wing Loong, a indiqué le
groupe d’experts dans un rapport annuel de 2017.

Abou Dhabi a nié tout soutien militaire à l’ANL. Le
ministère des Affaires étrangères des Émirats arabes unis n’a
pas répondu aux questions sur les nouveaux drones.

La Turquie avait fourni des drones TB2 et des systèmes de
défense aérienne au gouvernement de Tripoli, qui ont contribué à
repousser l’assaut de Khalifa Haftar sur Tripoli en 2020, créant
une impasse qui perdure depuis lors.

L’équilibre des forces aériennes a encore penché en faveur
de Tripoli en octobre 2022, lorsque le gouvernement a signé un
accord avec la Turquie pour l’acquisition de drones Bayraktar
Akinci plus sophistiqués, capables de transporter près de trois
fois la charge utile et d’atteindre des altitudes plus élevées
que le Wing Loong II.

Cependant, les relations entre la Turquie et Khalifa Haftar
se sont récemment améliorées, Ankara cherchant à préserver ses
intérêts économiques et énergétiques en Libye et à obtenir la
ratification par le parlement de l’est d’un accord controversé
sur les frontières maritimes conclu avec les autorités de
l’ouest en 2019.

Ibrahim Kalin, chef de l’Organisation nationale turque du
renseignement, a rencontré Khalifa Haftar et son fils Saddam à
Benghazi en août pour discuter des moyens « d’améliorer la
coopération » en matière de renseignement et de sécurité, a
déclaré l’ANL dans un communiqué publié à l’époque.

Saddam Haftar, commandant en second de l’ANL, s’est rendu à
Ankara à trois reprises l’année dernière, où il a rencontré de
hauts responsables, dont le ministre de la Défense Yasar Guler,
qui a présenté son engagement auprès de l’ANL comme un pas vers
une « Libye unifiée ».

Reuters n’a pas pu établir si les discussions comprenaient
la fourniture de drones.

UN NOUVEAU DRONE REPÉRÉ SUR UNE BASE AÉRIENNE DE L’EST

Entre fin avril et juillet de l’année dernière, un type de
drone jamais vu auparavant en Libye a été aperçu à l’extérieur
d’un hangar sur la base d’Al Khadim, comme le montrent des
images satellites examinées par Reuters.

Le même type de drone est également apparu sur la piste d’Al
Khadim le 3 mai, suggérant qu’il était utilisé, selon Wim
Zwijnenburg, expert en technologie militaire auprès de
l’organisation pacifiste néerlandaise PAX.

Sa coque rappelle celle d’un Wing Loong II, mais la forme
des ailes indique plutôt un Feilong-1, selon Wim Zwijnenburg,
Jeremy Binnie, spécialiste du Moyen-Orient chez Janes, et Joseph
Dempsey, analyste militaire au sein du think tank de London’s
International Institute for Strategic Studies.

Peu de photos de ce modèle ont été publiées, et Reuters n’a
pu trouver aucune image satellite antérieure, ce qui rend
difficile son identification avec certitude.

Un nouvel abri a été construit en novembre à l’emplacement
du drone, ce qui, selon Jeremy Binnie, pourrait expliquer son
absence sur les images suivantes. Un camion transportant du
matériel satellitaire, probablement destiné à piloter
l’appareil, se trouvait encore près de l’aire de stationnement
le 12 janvier.

Khalif Haftar semble tenter depuis des années d’acquérir des
drones militaires chinois, a déclaré Justyna Gudzowska,
directrice exécutive du groupe de surveillance The Sentry.

Depuis 2019, des drones chinois auraient été impliqués dans
deux tentatives présumées de contrebande d’équipements
militaires vers l’est de la Libye, selon des enquêteurs
américains, canadiens et italiens.

En juin 2024, les autorités italiennes, sur la base de
renseignements américains, ont saisi une cargaison de pièces de
drones en provenance de Chine et à destination de Benghazi. Les
experts de l’Onu ont identifié ces composants comme provenant de
deux Feilong-1, un modèle couvert par l’embargo, selon un projet
du rapport 2025 consulté par Reuters.

La Chine a contesté le fait que ces pièces constituaient du
matériel militaire, affirmant qu’elles provenaient d’un modèle
mis au rebut pour des missions de secours d’urgence.

D’AUTRES DRONES FONT LEUR APPARITION

Deux drones plus petits sont apparus sur le même tarmac à Al
Khadim sur une image de Vantor datée du 17 décembre. Leur
longueur, envergure et conception à double poutre de queue
correspondent aux drones turcs TB2, a déclaré Joseph Dempsey,
qui a signalé cette image à Reuters.

Ce modèle s’est fait connaître lorsque l’Ukraine l’a déployé
contre les forces d’invasion russes et a été largement exporté,
notamment vers les Émirats arabes unis.

Bien que des fabricants de Chine, des Émirats arabes unis et
de Biélorussie produisent des modèles similaires, deux unités de
contrôle au sol à double antenne, visibles sur des images
satellites de juillet à mars, indiquent fortement que des TB2
étaient opérationnels dans la région, ont convenu les trois
experts.

Des images satellites de Planet Labs montrent qu’Al Khadim a
subi d’importants travaux de rénovation depuis début 2025,
incluant au moins trois nouveaux hangars sur l’aire de trafic où
les drones ont été repérés.

Une autre structure en construction est probablement
destinée au « stationnement et lancement de drones turcs
Bayraktar », selon un projet du rapport de l’Onu.

Les forces russes, présentes à Al Khadim pour leurs propres
opérations en Afrique de l’Ouest et centrale, ne semblent pas
exploiter les drones visibles sur les images, ont indiqué les
experts à Reuters.

Le directeur général de Baykar, Haluk Bayraktar, a déclaré à
CNN lors d’une interview en 2022 que son entreprise ne
fournirait jamais de drones à la Russie.

Bien que Moscou utilise certains drones de surveillance
chinois et composants, aucun déploiement d’un drone de combat
chinois entièrement assemblé n’a été documenté, a précisé Wim
Zwijnenburg.

Les ministères russes de la Défense et des Affaires
étrangères n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

(Reportage Alexander Dziadosz, Aaron McNicholas et Vinaya K ;
avec la contribution de Milan Pavicic et Reade Levinson, Giulia
Paravicini, Tuvan Gumrukcu, Can Sezer et Luc Cohen; version
française Elena Smirnova, édité par Benoit Van Overstraeten)