L’institution en charge de la régulation du secteur monétaire a ramené, il y a quelques jours, son taux directeur à 9%, son plus bas niveau depuis janvier 2023. Cette neuvième réduction consécutive s’appuie sur une inflation maîtrisée et un secteur privé en pleine ébullition. Couplée à des réserves de change solides, cette stratégie vise à transformer une reprise statistique en une croissance durable.
C’est un signal que les marchés suivaient de près, mais dont l’ampleur et la constance surprennent encore les observateurs investisseurs locaux et internationaux. Le 9 décembre dernier, le Comité de politique monétaire de la Banque Centrale du Kenya (CBK) a décidé d’abaisser son taux directeur de 25 points de base, le faisant passer de 9,25% à 9%. Il s’agissait de la neuvième réduction consécutive, ramenant le coût de l’argent à son niveau le plus bas depuis janvier 2023. Cette décision entérine la fin officielle de la période de « taux punitifs » qui avait prévalu pour défendre le shilling. Désormais, la priorité absolue est donnée à la relance par l’offre, soutenue par des fondamentaux macroéconomiques que le gouverneur de la banque centrale n’a pas manqué de souligner.
Alignement des planètes
Ce nouvel assouplissement survient dans un contexte d’alignement de planètes rarement observé ces dernières années. D’abord, l’inflation est sous contrôle : elle a ralenti à 4,5% en novembre, contre 4,6% le mois précédent, s’installant confortablement au cœur de la cible de 2,5% à 7,5%. Ensuite, et c’est peut-être le plus crucial, le secteur privé montre des signes de vigueur inédits. L’indice des directeurs d’achat (PMI), véritable baromètre de l’activité des entreprises, a bondi à 55,0 en novembre — contre 52,5 en octobre —, marquant son plus haut niveau depuis cinq ans. Cette dynamique est corroborée par une croissance du Produit Intérieur Brut de 5% au deuxième trimestre, avec des projections optimistes de 5,2% pour l’année 2025.
Ce mouvement place le Kenya dans le camp des économies africaines qui allègent le coût du crédit bancaire, aux côtés de la Zambie, de l’Afrique du Sud et du Ghana, qui profitent de la désinflation pour alléger le coût du capital. Une trajectoire qui contraste nettement avec celle du Nigeria ou de l’Ouganda, contraints au statu quo face à la volatilité de leurs devises.
À Nairobi, l’impact sur l’économie réelle commence à se matérialiser : la croissance du crédit au secteur privé s’est redressée à 5% en septembre, tirée par les besoins de trésorerie et d’investissement des secteurs manufacturier et de la construction, selon des données récentes de statistiques publiques.
Un matelas de devises pour sécuriser la transition
Cette stratégie agressive de baisse des taux d’intérêt comporte traditionnellement un risque majeur : la fuite des capitaux étrangers et l’effondrement de la monnaie. Cependant, les autorités kényanes semblent avoir paré à cette éventualité. Les réserves de change ont atteint un niveau robuste de 12,03 milliards de dollars soit 11,8 milliards d’euros au 4 décembre, garantissant 5,2 mois d’importations, bien au-delà du seuil de sécurité statutaire de 4 mois. Ce « matelas » de devises offre à la CBK la marge de manœuvre nécessaire pour piloter cet atterrissage en douceur sans craindre une attaque spéculative immédiate contre le shilling.
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Le 15 décembre dernier, le gouvernement a activé le levier fiscal de cette stratégie, via le Fonds National d’Infrastructure (NIF). Cette structure est conçue pour recycler les actifs de l’État et financer des projets énergétiques ambitieux (objectif de 10 000 MW). L’enjeu est de canaliser l’épargne locale, notamment celle des fonds de pension, vers ces projets structurants. Une implication possible serait la réduction des besoins de financement bancaire par le gouvernement, rendant ainsi le crédit plus abordable pour le secteur privé, face à un repli attendu de la demande publique.
Le pari est clair : tirer parti de la baisse des taux et de la solidité des réserves pour opérer la « Grande Rotation ». Les liquidités, chassées des bons du Trésor dont le rendement baisse, sont invitées à se diriger vers l’investissement productif et la Bourse de Nairobi.
Si la transmission monétaire continue sur sa lancée de septembre, le Kenya pourrait réussir là où beaucoup échouent encore en Afrique: passer d’une croissance financée par la dette à une prospérité tirée par l’investissement privé.