1 L’acronyme désigne le Brésil, la Russie, la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud. Né en 2009, cet ens (…)
1Comptant parmi les puissances démographiques et militaires du continent africain et invité en janvier 2024 à rejoindre les BRICS1, l’État égyptien se dote depuis 2015 d’une Nouvelle capitale administrative (NCA) située dans le désert, à environ 40 km du centre-ville du Caire, dans le prolongement des extensions urbaines de la périphérie orientale (Héliopolis, New Cairo, Badr). La NCA fait ainsi miroir aux flaques urbaines de la périphérie occidentale du Caire où les villes nouvelles de Six-Octobre et Cheikh Zayed constituent des pôles résidentiels aujourd’hui attractifs (fig. 1). L’annonce du mégaprojet de NCA par le président Abdel Fattah Al-Sissi a été suivie par celle de la création (ou extension) d’une dizaine d’autres villes nouvelles à travers le pays, dites de quatrième génération. Si l’Égypte a été l’un des laboratoires historiques de la planification urbaine au sein du monde arabe (El Kadi, Rabie 1995 ; Barthel 2011 ; Sims 2014), la vague de création actuelle illustre une dynamique contemporaine plus globale en Afrique, au Moyen-Orient et dans le Sud global. Qu’il s’agisse de villes-satellites ou de capitales, la multiplication de villes nouvelles y serait emblématique de nouvelles formes du capitalisme urbain et d’un paradigme néolibéral marqué par l’ouverture au marché, une éthique de la concurrence et l’accumulation recherchée de capitaux. La flambée de créations urbaines semble confirmer le rôle d’un État aménageur et investisseur (en partenariat avec le secteur privé), voire le retour d’un État développementaliste (Halper 2010 ; Debane, Lechevalier 2014) ; elle accompagne aussi le désir des élites et des classes moyennes de vivre dans une ville au cadre agréable (Abubakar, Doan 2017). Pour les pouvoirs publics soucieux d’inscrire leur capitale dans un réseau urbain mondial, la création de villes nouvelles est souvent justifiée par la nécessité de désengorger des métropoles saturées et la volonté de promouvoir une image de ville moderne, dynamique et attractive pour les investisseurs dans une perspective de croissance, cet objectif définissant la ville entrepreneuriale (Le Galès 2011).
Fig. 1. Situation de la NCA à l’échelle du Grand Caire
Réalisation : H. Bayoumi et C. Gillette, © Bennafla et Bayoumi.
2Inscrit dans cette quête de compétitivité, le chantier de la NCA a été initié à mi-distance entre Le Caire et le canal de Suez, un axe stratégique revalorisé par l’initiative chinoise de la nouvelle route de la soie (2013) et érigé en zone économique spéciale en 2015. Le projet de NCA fait en effet partie d’un dispositif de relance de l’économie appuyé sur le tourisme international (30 millions de visiteurs sont visés pour 20282) et sur l’attraction des investissements étrangers grâce à la multiplication de zones franches, à la modernisation des équipements de transports (TGV, autoroutes, aéroport) et grâce à un environnement juridique business friendly. Sur le plan politique, la future capitale doit symboliser une nouvelle ère après la période tumultueuse des « Printemps arabes » (2011-2013) qui fut scandée par le départ du président Hosni Moubarak au pouvoir depuis 29 ans, puis le renversement par l’armée du premier président élu démocratiquement, Mohamed Morsi, en juillet 2013.
3En dépit du flot de critiques adressées au mégaprojet urbain (Stadnicki 2017 ; El Mouelhi 2017 ; Monfleur 2022), malgré la crise sanitaire de la Covid-19 puis une crise socio-économique nationale marquée par une inflation record (envolée des prix alimentaires depuis 2022), les travaux de la NCA avancent avec un va-et-vient d’ouvriers et de véhicules de chantier. Une ville ex nihilo émerge des sables, principalement avec l’aide financière et économique chinoise et avec le soutien clé des capitaux arabes du Golfe (Bennafla, Bayoumi 2023). En septembre 2023, des navettes de transport ont été mises en place par bus ou minibus pour les premiers fonctionnaires qui s’installent dans les bureaux, et le 2 avril 2024, c’est dans la NCA que le président Al-Sissi a prêté serment pour un troisième mandat présidentiel.
4L’objet de cet article est de questionner l’évolution du projet, son démarrage en termes de fréquentation ainsi que sa réception citoyenne et ce, dans un contexte de « néolibéralisme autoritaire » conjuguant une politique de libéralisme économique avec un État hégémonique et répressif (Monod 2019). Pour décrire le processus de capitalisation en cours, nous serons attentives à ce qui est d’ores et déjà construit et fonctionnel dans cette ville vitrine du pouvoir, à ce qui est rendu le plus visible d’un point de vue paysager. Les opérations de constitution du visible ont une dimension politique et normative en ce qu’elles pointent ce qui vaut d’être vu. Nous évoquerons les éléments de distinction de la NCA par rapport aux autres villes nouvelles égyptiennes, à savoir un centre-ville à la verticalité moderniste ; une desserte par des transports en commun avec des infrastructures ferroviaires qui bouleversent le paysage de l’ensemble de l’agglomération cairote ; enfin, la place de choix dévolue aux équipements religieux, sportifs et universitaires. Les universités privées et les installations sportives ont un rôle attendu de locomotive. Elles doivent donner l’impulsion au développement urbain et, de fait, les écoles et universités sont les premiers bâtiments fréquentés et fonctionnels avant la construction de malls. La question de la réception du projet par les citoyens ordinaires du Caire sera abordée en dernière partie, l’ignorance ou les critiques du projet semblant constituer jusqu’à présent la forme majoritaire des réactions habitantes alors même qu’une ville au bâti spectaculaire s’esquisse.
5Cet article est issu d’une recherche en cours ; il se fonde sur l’analyse d’images satellites et sur un matériau empirique récolté à l’occasion de visites de la NCA menées à un an d’intervalle (en mai 2022 et mai 2023), la première fois accompagnées par un représentant officiel, la seconde fois réalisées seules et à quatre reprises, permettant ainsi des discussions informelles avec des ouvriers, des employés, des vendeurs ambulants et des étudiants sur plusieurs sites (cité sportive, campus universitaire, complexe hôtelier). Ces observations flottantes et ces discussions ont été complétées par des entretiens libres (au Caire et au Six-Octobre) et par des entretiens téléphoniques conduits en juin 2023 avec une poignée de fonctionnaires d’une haute administration publique travaillant à temps partiel dans la NCA.
6La NCA n’est pas une ville nouvelle comme les autres : sa fonction politico-administrative la distingue avec l’accueil des ministères, du Parlement, du Sénat, de la Présidence et des ambassades. Érigée en ville du pouvoir, elle doit incarner l’État, ici contrôlé par l’institution militaire, et une « République nouvelle » (gouhoumriya gedida) comme le martèle le slogan officiel imprimé sur des affiches ornant les rues en 2023. En conséquence, l’organisation spatiale de la ville, son plan d’aménagement, son paysage et l’architecture des bâtiments sont chargés de signes qui manifestent et mettent en scène le pouvoir d’État, sa puissance, l’idéologie officielle (un mélange de modernisme, de néolibéralisme et de nationalisme), ainsi que les éléments constitutifs de l’identité nationale. Ville-vitrine, la NCA est conçue pour cristalliser des sentiments de fierté nationale en condensant la richesse culturelle et historique du pays. Attiser la flamme nationale passe aussi par l’organisation de grands événements festifs dans la ville, retransmis à la télévision, et qui sont l’occasion de donner à voir un urbanisme ostentatoire, des équipements modernes, cette mise en spectacle permettant in fine de glorifier et de magnifier le régime en montrant ses réalisations prométhéennes.
7Prolongeant des propositions d’aménagement anciennes (Mahmoud, Abd Elrahman 2014), la NCA manifeste le fait du prince et un urbanisme hégémonique qui signe le retour de l’État après le moment révolutionnaire de 2011-2013. Le processus de décision et le contrôle de la communication autour du projet urbain, le culte de la personnalité présidentielle et l’obsession sécuritaire caractérisent cet urbanisme hégémonique. La décision de la NCA est venue d’en haut, de la Présidence, sans concertation ni débat au sein de la classe politique dans un contexte de restauration autoritaire. L’Égypte a été avec la Tunisie l’un des épicentres des « printemps arabes ». Cette séquence révolutionnaire s’est refermée à l’été 2013 à l’issue d’un coup de force militaire soutenu par de larges franges de la population exaspérée par la crise économique, les coupures d’électricité, l’insécurité et les dérives autocratiques du président Morsi affilié au parti des Frères musulmans. Présenté comme le « sauveur de la nation » en 2013, le maréchal-président Abdel Fattah Al-Sissi est à la tête du pays depuis une décennie : élu en 2014, il est réélu en 2018 en privilégiant un discours sécuritaire (retour à la stabilité, défense des chrétiens) et anti-terroriste (lutte contre les groupes djihadistes responsables d’attentats au Sinaï, dans le désert occidental et dans plusieurs villes). En décembre 2023, Al-Sissi est reconduit pour un troisième mandat allongé à six ans avec plus de 89 % des voix sans réel rival ni campagne, la guerre dans l’enclave voisine de Gaza ayant éclipsé son bilan. La reprise en main du pouvoir par l’armée a été caractérisée par le muselage des voix dissidentes (Bennafla 2021).
8Ce contexte rend difficile la remise en cause du mégaprojet urbain. La communication autour du chantier de la NCA est contrôlée et orchestrée par le cabinet de la Présidence via l’agence publique ad hoc en charge de son pilotage et du suivi, l’Administrative Capital for Urban Development (ACUD), qui est contrôlée à 51 % par les forces armées et à 49 % par le ministère du Logement. Les informations sur la NCA sont distillées à travers les sites web de l’ACUD, des cabinets d’urbanisme impliqués (Cube consultants) et les communiqués officiels. Les médias égyptiens fournissent les mêmes informations agrémentées de chiffres, de pourcentages ou de comparaisons, tous relatifs à l’envergure des bâtiments ou des infrastructures, à la superficie des quartiers, aux capacités d’accueil, ou à la nature des logements. Le schéma d’aménagement de la NCA a ainsi été présenté avec une déclinaison en deux phases (spatiales et temporelles), puis en trois phases dès 2021.
Photo 1. Portrait présidentiel dans la NCA
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
Photo 2. Portrait présidentiel dans la NCA
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
9Postés en bord de route au niveau du Central Business District, installés au pied d’immeubles en construction ou sur des plateformes (photos 1 et 2), les portraits présidentiels signés du logo de l’ACUD, sont nombreux et visibles sur le chantier de la NCA. Ils constituent des géosymboles de la Nation et des marqueurs territoriaux. Le visage serein d’Al-Sissi se détache d’un fond aux couleurs du drapeau national, signalant le soutien présidentiel apporté au projet urbain et un culte de la personnalité classique des régimes autoritaires (Fauve, Gintrac 2009). Les slogans officiels écrits en bas des portraits tel « Vive l’Égypte » (Tahya Misr) corroborent l’image d’un président sauveur de la Nation et d’un chef d’État bâtisseur, initiateur de grand chantier dans la lignée de l’ancien président Gamal Abdel Nasser dont le nom reste attaché au haut barrage d’Assouan achevé en 1970. D’autres affiches géantes mentionnent les vœux du président à l’occasion du Ramadan, incarnation d’une piété musulmane et d’une modération religieuse destinée à faire contrepoids aux discours islamistes.
Fig. 2. Schéma de la NCA (phase 1) en 2023 : principales zones et desserte en transport
Réalisation : H. Bayoumi et C. Gillette, © Bennafla et Bayoumi.
10Des préoccupations sécuritaires sous-tendent le projet de la NCA, avec le but pour les autorités d’éloigner leur siège des quartiers populaires du Caire, densément peuplés et perçus comme potentiellement dangereux. De fait, les manifestations populaires en 2011-2013 ont eu pour principal théâtre le centre-ville du Caire, la place Tahrir et ses environs où sont concentrés la plupart des ministères et des organes gouvernementaux, ainsi que les ambassades (beaucoup sont dans le quartier de Garden City). Le déplacement des institutions politico-administratives dans la périphérie orientale du Caire, avec un regroupement au sein d’un quartier gouvernemental bâti à proximité d’un futur aéroport (fig. 2) participe d’une volonté de mise à l’abri. Sans revenir sur les velléités de surveillance offertes par la future « smart city » (Bennafla, Bayoumi 2023), on notera que l’accès à la NCA est moins contrôlé en 2023. Si le barrage militaire à son entrée nord (route de Suez) est désactivé en 2023, un poste de péage se dresse sur chaque route d’accès, au nord et au sud. À l’extrême sud de la NCA, le chantier de la cité olympique est une zone militaire interdite au public et gardée par des soldats. Signalée dès les années 1990 par le géographe Mohammed Naciri comme une spécificité des politiques d’aménagement urbain dans les pays arabes, l’obsession sécuritaire est décelable dans l’aménagement de la NCA, comme dans celui des autres villes nouvelles, aiguisée par le souvenir récent de la vague d’attentats (visant commissariats, églises, mosquées, ambassades) durant les turbulences révolutionnaires et les affrontements armés au nord-Sinaï. Tous les sites de la NCA visités, qu’ils soient hôteliers, sportifs, universitaires ou religieux, sont clôturés et marqués par un dispositif de filtrage à l’entrée, avec un poste de contrôle gardé par des agents d’une société de sécurité privé (The Club pour la cité sportive). Soit ces postes de contrôle sont construits en dur, dessinant une sorte d’arche dallée entourée de grille (photo 3), soit ils correspondent à des guérites plus sommaires équipées de barrière mobile à l’entrée de certains complexes résidentiels (photo 4). Un chien de garde est parfois présent au poste de contrôle, qui fait le tour du véhicule (hôtel al-Massa). Les gardiens ont en charge de s’enquérir des identités des passagers et des motifs de la venue, et appellent les responsables ou correspondants en cas de visite impromptue. La libre-circulation au sein de la NCA est donc relative et, comme dans d’autres villes nouvelles (Six-Octobre, Cheik Zayed), pénétrer à l’intérieur d’un périmètre est soumis à un contrôle préalable.
Photos 3 et 4. Poste de contrôle à l’entrée de l’European Universities in Egypt (EUE) et d’un complexe résidentiel
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
11Prévue sur une superficie totale de 700 km2, la NCA se démarque des autres villes nouvelles par son paysage de centre-ville mobilisant l’imaginaire urbain du Golfe et par son schéma d’aménagement. Ce dernier donne de l’ampleur aux espaces du pouvoir et il s’articule autour d’une coulée verte dont la longueur annoncée est de 25 km et la superficie prévue est de 8 km2, soit plus du double de la taille de Central Park à New York. Cette « rivière verte » a été pensée comme une réplique de la vallée du Nil et elle devrait accueillir des jardins, des lacs, des jeux d’enfants, un zoo, des pistes cyclables et des cafés. Sa présence confère au plan de la NCA une portée symbolique de la Nation. L’axe de la rivière verte qui traverse la NCA d’est en ouest est une réplique métonymique de l’organisation du territoire national structuré par la vallée du Nil. La création d’une vaste coulée verte centrale en plein désert n’a pas d’équivalent dans les autres villes nouvelles existantes et elle devrait donner un caractère d’exception à la NCA en tant que « cité verte », du moins si le pari est tenu. Car le bilan écologique de cette rivière verte très consommatrice en eau prête à discussion, tout comme son éventuel entretien et sa compatibilité avec des principes de durabilité.
3 Voici un extrait du site internet du cabinet d’architecture Cube consultants : “If built as planne (…)
12Trait classique des villes nouvelles arabes, le principe de zonage fonctionnel inspire la planification de la NCA en dissociant les espaces selon un usage dominant (fig. 2) : des zones résidentielles au standing varié côtoient une cité sportive (au nord), une cité médicale (au sud), une cité olympique (extrême sud) tandis que la moitié orientale de la NCA (phase 1, fig. 2) se divise entre une vaste zone présidentielle, un quartier gouvernemental, un quartier des finances et des affaires (avec des banques), une zone commerciale (downtown) et un quartier diplomatique regroupant les ambassades. Si le principe de séparation entre lieux de loisirs, malls, ensembles résidentiels, zones industrielles et zones de services (hôpitaux, écoles) prévaut dans les villes nouvelles égyptiennes, le zonage de la NCA se distingue par l’ajout d’une zone politico-administrative, l’emprise au sol conséquente de la zone présidentielle, du quartier militaire à l’extrême sud et l’allure géométrique du plan dans la partie dédiée au pouvoir. L’alignement des bâtiments, les perspectives (palais présidentiel-place du peuple ou l’octogone du ministère de la Défense), les grandes avenues rectilignes, l’austérité des imposants bâtiments administratifs (ministères, banques, poste) créent un ordre formel. Cette esthétique du pouvoir met en valeur une rationalité qui se veut à dessein aux antipodes du « chaos » de l’agglomération cairote3.
Photo 5. Paysage du CBD de la NCA
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
13L’un des premiers éléments achevés de la NCA a été le Central Business District (photo 5), situé au centre du schéma de la phase 1 (fig. 2), près du principal nœud autoroutier où se croisent l’autoroute périphérique régionale et l’avenue Ben Zayed, et près de la gare ferroviaire où s’arrêtent deux équipements majeurs, le LRT (Light Rail Transit) et le monorail. L’imitation ou le parallèle entre le CBD de la NCA et certains paysages urbains du Golfe interpelle, tout au moins avec les représentations du centre-ville doubaïote des années 2000 dans sa dimension sculpturale. Avec ses hauts buildings rectangulaires, le CBD de la NCA offre au regard un paysage haut-moderniste (Scott 2021) qui est visible de loin compte tenu d’un environnement désertique plat. La silhouette du CBD se détache à l’horizon produisant un impact visuel puissant : on en aperçoit la forme dès les portes d’entrée de la NCA ou depuis d’autres sites (campus universitaires, la cité sportive, avenues…). Au milieu de ce paysage urbain standardisé émerge en surplomb la Tour Iconique (TI) qui a été construite à partir de 2018 par la société chinoise CSCEC (China State Construction Engineering Corp.). Cette tour au socle triangulaire en béton (photo 6) est l’ouvrage phare du CBD et la pièce maîtresse d’une stratégie de marketing territoriale en raison de son design unique (un tube autour d’un gratte-ciel rectangulaire). Vantée dans la presse comme la plus haute tour d’Afrique (394 m, 80 étages), ce bâtiment-totem est présenté comme l’emblème de la NCA, un haut-lieu destiné à en faire la renommée, à l’image de la tour Eiffel à Paris ou du Borj el-Arab à Doubaï. Les bâtiments-dominos qui composent le CBD font parfois référence au contexte égyptien, comme la Tour Iconique dont la forme est inspirée de l’obélisque et la façade d’une fleur de lotus. Reste que ce paysage du CBD renvoie globalement à une modernité standardisée, celle d’un centre directionnel qui pourrait se situer aux États-Unis, en Asie ou dans le Golfe. Dans tous les cas, il n’a pas d’équivalent dans les autres villes nouvelles égyptiennes.
Photo 6. Tour Iconique de la NCA
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
14La primauté de rang urbain de la NCA se manifeste aussi par une desserte remarquable en transports qui combine des infrastructures ferroviaires et des autoroutes d’une largeur sans égale au Caire – sept voies dans chaque sens. L’énorme emprise spatiale des infrastructures de transport, au moins similaire à celle du bâti d’immeubles, concourt à l’artificialisation du désert. Certes des autobus et des taxis électriques ou fonctionnant au gaz sont prévus au sein de la NCA, mais l’amplitude des voies routières d’accès à la NCA et la place laissée aux véhicules motorisés questionnent une fois encore la compatibilité avec le modèle de « ville durable » mis en avant dans le discours officiel. La NCA reste, à l’instar des autres générations de villes nouvelles, une ville conçue pour l’usage de la voiture, laquelle constitue le mode de transport dominant en Égypte et, jusqu’à présent, un marqueur de distinction sociale par rapport au métro, aux (mini)bus, ou aux triporteurs, qui sont eux considérés comme des moyens de transport populaires. Le réseau routier asphalté de la NCA, aménagé rapidement grâce au concours de l’armée, est flanqué d’autres installations matérielles qui méritent attention au-delà d’une visée fonctionnelle ou/et d’embellissement : il s’agit des portes d’entrée de la ville et des ronds-points qui sont les supports d’une mise en scène pour le pouvoir politique ou économique, rompant ainsi la monotonie du paysage routier.
Photo 7. Porte d’entrée de la NCA
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
15Les entrées de ville sont matérialisées par des portes – une construction classique dans les villes du Sahara – qui prennent ici l’allure de hautes arcades monumentales. Celles-ci mélangent des styles antique et oriental (coupoles, arabesques) et sont précédées de poteries décoratives ou de parterres plantés de palmiers ou engazonnés (photo 7). Repérables de loin, ces arcades géantes incarnent un sas d’entrée et matérialisent la limite d’un territoire urbain d’exception, un territoire idéalisé, la NCA. Ces portes d’entrée font lieu avec la présence de vendeurs ambulants, de postes de contrôle (qui peuvent être activés) et parfois d’une station-service (appartenant à l’armée). Disséminés au sein du périmètre de la NCA, les ronds-points sont nombreux et un soin particulier leur est porté dans le chantier en cours. Ils sont parfois le relais d’un marketing territorial, tel celui planté au pied du CBD qui arbore le logo de l’ACUD « I love the New Capital » (photo 8). Tantôt ces ronds-points réaffirment une identité nationale à travers un symbole patrimonial (un obélisque sur lequel est écrit « Long life Egypt », la fleur de lotus, une imitation de la pierre de Rosette, une frise sculptée avec des personnages antiques ou des hiéroglyphes) ; tantôt ils sont la vitrine d’une firme de construction privée, comme UC Developments (photo 8), devenant alors les archétypes d’une financiarisation de la production urbaine et d’une « urbanisation du néolibéralisme » (Pinson 2020). Comme le rappellent Serge Bourgeat et Catherine Bras (2023), cette « artialisation » du rond-point renforce l’épaisseur géographique du lieu et elle est destinée à faire territoire avant même l’arrivée des premiers résidents et des fonctionnaires.
Photo 8. Rond-point I love the new Capital dans le CBD de la NCA
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
16Le raccordement ferroviaire de la NCA à l’agglomération cairote, par le biais du LRT et du monorail, constitue une différence majeure avec la desserte des villes satellites planifiées autour du Caire. L’éloignement des villes nouvelles, l’absence ou l’insuffisance des transports en commun (bus) et l’exclusivité d’une desserte automobile furent pointés comme l’une des causes de leur échec en termes de remplissage et de leur faible attractivité, notamment pour les populations aux revenus modestes ne pouvant assumer les frais quotidiens de déplacement (Semmoud, Hafez 2006). La construction de la NCA a au contraire été couplée avec un plan ambitieux de réorganisation des transports en commun du Grand Caire, appuyé sur l’extension du métro (en fonction depuis 1987), la mise en service d’un train léger électrifié (le LRT) entre le Caire et la NCA, et la création d’une sorte de RER (le monorail) qui est une ligne inter-cité sans conducteur (fig. 3).
Fig. 3. Schéma de la ligne ferroviaire inter-urbaine LRT (Light Right Transit)
Source : estatebook.com ; Réalisation : K. Bennafla, © Bennafla et Bayoumi.
17Ligne inter-urbaine de 70 km, le LRT part de la station Adly Mansour, qui est le terminus de la ligne 3 du métro au nord-est du Caire, puis il rejoint la NCA via les villes de Chorouk et El-Obour (11 stations) augurant une possible redynamisation de ces villes nouvelles d’ancienne génération. Un prolongement du LRT est prévu vers le nord jusqu’à Dix-de-Ramadan, une ville créée en 1979 par décret présidentiel. En juillet 2022, les présidents égyptien et chinois ont inauguré le premier tronçon du LRT entre Adly Mansour et Badr scellant la coopération entre l’Autorité nationale égyptienne des tunnels (NAT) et le consortium composé de China Railway Engineering Corporation (CREC) et AVIC International Holding Corporation. La station Adly Mansour est conçue comme une plateforme multimodale et un hub interconnectant le LRT, le monorail et le futur train à grande vitesse Aïn Sokhna-Le Caire-Alexandrie-Marsa Matrouh. Le monorail Est (54 km, 21 stations) est le second équipement ferroviaire de la NCA connectant sa gare centrale à Nasr City, une ville desservie par la ligne 3 du métro. Complété par une seconde ligne à l’ouest de l’agglomération du Caire entre la ville de Six-Octobre et Guiza, le monorail est destiné à faciliter les navettes des fonctionnaires et des employés vers la nouvelle capitale (fig. 1). Une interconnexion entre LRT et monorail est prévue au sein de la NCA à la station des arts et de la culture.
18Ces équipements ferroviaires impriment fortement le paysage du centre-ville de la NCA et métamorphosent celui du Caire, avec l’irruption d’un long viaduc ferroviaire bétonné observable devant le CBD, comme le long de la route du Six-Octobre (photo 9). La rapidité de ces constructions réalisées en moins de dix ans interpelle, en particulier au regard de la lenteur des travaux d’extension du métro (la fameuse ligne 3), restés bloqués pendant près de trois décennies (Nciri 2015). L’aménagement de ces infrastructures de transport s’appuie sur des entreprises locales et étrangères (le canadien Bombardier, le suisse Schneider, le français Alsthom…) et mobilise des ouvriers égyptiens dont le ravitaillement en eau et nourriture est assuré par l’armée sur le chantier de la NCA.
Photos 9 et 10. Le monorail Ouest au Six-Octobre (à gauche) et le monorail Est dans la NCA (à droite).
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
19Les grands équipements ferroviaires distinguent la NCA des autres villes nouvelles égyptiennes. D’autres équipements tiennent un rôle clé dans l’aménagement de la future capitale qui touchent à la religion, au sport et à l’éducation, avec un rôle de levier escompté pour le sport et les universités.
4 Cf. le Cairo Festival City Mall de New Cairo qui abrite le magasin Ikea, le Mall of Egypt au Six-O (…)
20Alors que les extensions urbaines autour du Caire sont largement structurées et polarisées par des malls4, dans le cas de la NCA ce sont les équipements sportifs et universitaires qui constituent les piliers d’un urbanisme néolibéral où priment le souci de l’offre (au détriment de la demande) et la mise en concurrence des territoires censée favoriser le développement (Pinson 2020). Les infrastructures sportives et universitaires ont été appréhendées comme des éléments susceptibles de renforcer l’attractivité de la NCA par rapport au Caire et dans un cadre de compétition inter-urbaines à l’échelle de la région Afrique du nord-Moyen Orient.
5 Les violences anti-chrétiennes sont nombreuses dans la vallée du Nil au centre et au sud du pays ( (…)
21Certes, les bâtiments religieux de la NCA ont été construits très rapidement, inaugurés à grands renforts de couverture médiatique dès 2017. C’est le cas de la cathédrale de la Nativité du Christ – « la plus grande d’Afrique » – où fut célébrée la messe du Noël copte en 2017, les images officielles montrant le président Al-Sissi aux côtés du patriarche copte. La symbolique est forte : faire de la NCA un lieu de rassemblement national de tous les Égyptiens, musulmans et chrétiens dans un État où l’islam est religion officielle ; réaffirmer la défense d’une minorité chrétienne en souffrance en raison de vagues répétées de violences anti-chrétiennes depuis les années 19705. Le pendant de la cathédrale de la Nativité est constitué par deux imposantes mosquées (fig. 4) : à l’entrée ouest, la mosquée Fattah el-‘Alim, destinée à la grande prière du vendredi ; à l’Est, la mosquée Masr, dont l’architecture s’inspire de la mosquée Cheikh Zayed à Abu Dhabi et à laquelle est accolé un centre culturel islamique. Ces bâtiments de prestige ont été édifiés au début du chantier pour étayer la primauté religieuse de la NCA à l’échelle nationale – le patriarche d’Alexandrie est censé y résider – et tous jalonnent l’axe traversant formé par la coulée verte et les avenues Ben Zayed. Le maillage religieux de l’espace urbain est complété par huit autres mosquées de style moderne, dont six mosquées similaires blanches dites « mosquées des martyrs » (al-Chuhada’) disposées régulièrement le long du même axe structurant.
Fig. 4. Carte de localisation des bâtiments religieux de la NCA (2023)
Réalisation : H. Bayoumi et C. Gillette, © Bennafla et Bayoumi.
22Les équipements scolaires et sportifs sont un autre élément pionnier du paysage urbain, achevés bien avant le quartier des malls et enclenchant une dynamique de fréquentation quotidienne contrairement aux édifices religieux de prestige. En effet, les grandes mosquées et la cathédrale de la Nativité sont jusqu’à présents ouvertes au public qu’en des occasions spéciales, renvoyant davantage à une ville-spectacle. Dès 2021, des navettes scolaires par autobus ou minibus signalent le fonctionnement des écoles. Produit et support de l’idéologie néolibérale, la NCA apparaît comme un type de ville qui mise sur le sport et sur l’enseignement (en particulier supérieur) pour gagner en compétitivité, produire de la plus-value territoriale et attirer les élites. Le phénomène n’est pas propre à l’Égypte et là encore, les modèles urbains du Golfe servent de référent, comme le hub éducatif de Doha (Education City) ou La Sorbonne à Abu Dhabi.
23En Égypte, la dégradation de l’enseignement public à partir des années 1970-1980 (classes en nombre insuffisant et surchargées, enseignants mal payés, etc.) a alimenté l’essor généralisé des cours particuliers et l’expansion d’un marché éducatif privé florissant. L’attraction des language schools où est enseignée une langue étrangère (anglais, français, allemand) est forte. Le marché éducatif est hiérarchisé, modelé par les représentations sociales locales, la réputation des écoles anglo-saxonnes, les perspectives de visa d’études et de vie professionnelle à l’étranger, ce qui conduit à des tarifs élevés et des pratiques de sélection à l’entrée et ce, dès l’école maternelle pour les établissements prisés par les classes moyennes et les élites (écoles française, américaine, canadienne, allemande, britannique). La scolarisation est un enjeu fort au sein des foyers et éclaire certaines trajectoires résidentielles, les déménagements pouvant être motivés par la recherche d’un meilleur environnement scolaire.
6 Ces écoles semi-labellisées donnent le choix entre un enseignement du programme égyptien couplé av (…)
24Au regard de ce contexte local et dans un contexte de mondialisation universitaire où la compétition entre pays s’aiguise, les autorités égyptiennes tablent sur l’économie du savoir pour garantir le succès du mégaprojet urbain en proposant une offre éducative diversifiée : en 2023, on recense dix-sept écoles privées et sept campus universitaires dans la NCA. Dès les portes d’entrée de la ville, les panneaux routiers indiquent écoles et universités, tandis que les avenues et les ronds-points sont ponctués par une signalétique scolaire (photo 14). La carte des établissements scolaires (fig. 5) montre leur concentration au centre nord, secondairement au sud à proximité du quartier diplomatique. Se côtoient des établissements (semi-)labellisés6 par le réseau d’éducation anglo-saxon, des écoles non labellisées internationales (le programme national égyptien y est enseigné en anglais), des écoles islamiques, et celles de pays sans passé colonial (Allemagne, Canada, Hongrie). Comme ailleurs en Égypte, chaque établissement privé propose un service payant de ramassage scolaire, confié à une société de transport (les véhicules arborent le nom de l’école) qui emmène élèves et étudiants jusqu’à la NCA.
Fig. 5. Carte de localisation des établissements scolaires et universitaires de la NCA (2023)
Réalisation : H. Bayoumi et C. Gillette, © Bennafla et Bayoumi.
25La modernité des bâtiments et le haut standing des équipements universitaires de la nouvelle capitale se calent sur des standards internationaux en intégrant des espaces publics (parc avec fontaine et poubelles de tri, atrium lumineux avec canapé, local de prière dans les couloirs), des infrastructures sportives extérieures (stade, courts de tennis…), des lieux de détente interne (cafétéria équipée de filtres à eau, salle de jeux avec billards, baby-foot, table de tennis de table…) et une variété d’environnements d’apprentissage (amphithéâtre, salle d’examen, salle flexible). L’aménagement spatial des campus, l’architecture des bâtiments et la configuration de l’espace scolaire empruntent à divers imaginaires géographiques : celui du Golfe – cf. l’atrium de l’EUI rappelle celui de la Sorbonne Abu Dhabi – ; celui du monde anglo-saxon avec des campus verdoyants et fleuris intégrant infrastructures sportives et zones de détente ; celui de l’Égypte antique pour bricoler une modernité tournée vers le futur (photos 11 et 12).
Photos 11 et 12. Le campus de l’Egypt University of Informatics (EUI)
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
7 Les frais d’inscription à l’AUC sont d’environ 700 000 livres égyptiennes (LE)/an.
26Installée au cœur d’une « cité de la connaissance », l’Egypt University of Informatics est affiliée au ministère des Télécommunications et propose quatre spécialités – Computer science, Business informatics, Digital art and design et Engineering – incluant des enseignements uniques qu’on ne trouve pas ailleurs en Égypte. Les frais d’inscription s’élèvent à 170 000 livres égyptiennes par an, soit des tarifs quatre fois moins chers que ceux de l’American University of Cairo (AUC)7 sachant qu’une réduction des frais de 45 % est accordée aux meilleurs. Les étudiants rencontrés à l’EUI évoquent la possibilité de partir à l’étranger s’ils obtiennent de très bonnes notes grâce aux conventions signées avec l’Allemagne, les Pays Bas ou les États-Unis (Univ. of Minnesota Twin Cities, Purdue Univ. West Lafayette). Qu’il s’agisse de campus délocalisés (University of Hertfordshire), de campus franchisés ou de hub éducatif, le paysage universitaire de la NCA témoigne de l’influence dominante du Royaume-Uni et des États-Unis grâce à la marque de leurs institutions – le classement mondial et le nombre de prix Nobel des institutions partenaires sont rappelés sur les plaquettes de communication ou le site web des universités de la NCA.
Fig. 6. Carte de la cité sportive de la NCA (2023)
Réalisation : H. Bayoumi et C. Gillette, © Bennafla et Bayoumi.
27La dotation d’équipements sportifs et l’organisation d’événements sportifs d’envergure internationale constituent un autre ressort mobilisé par les autorités égyptiennes pour faire capitale et distinguer la NCA des autres villes nouvelles égyptiennes. Une littérature abondante est consacrée à l’usage de l’événementiel sportif comme élément d’attractivité de la ville entrepreneuriale (Augustin, Gillon 2020 ; Le Magoariec 2020), comme l’atteste la concurrence urbaine exacerbée pour accueillir les JO ou la Coupe du monde de football organisée, rappelons-le, par le Qatar en 2023. L’aménagement de la cité sportive, située dans la partie nord de la NCA, a constitué un chantier précoce (fig. 6). Son achèvement partiel depuis 2021 a permis la tenue de festivités sportives retransmises à la télévision valorisant les infrastructures créées : la NCA a accueilli en 2021 le 27e championnat du monde masculin de handball et en novembre 2022, le championnat international de natation du Caire avec douze pays invités (photo 13). Ces événements servent une entreprise de visualisation et de légitimation du projet urbain : ils en consacrent l’aboutissement et la réussite avec une attente d’effet performatif aux niveaux national et international. Les bâtiments sont inaugurés et exhibés pour l’occasion attestant d’une capitale en gestation quand bien même les épreuves sportives ne sont pas ouvertes au public et les équipements inutilisés le reste du temps. Ces événements sportifs corroborent la dimension de ville-spectacle envisagée pour la NCA ; ils soulignent aussi l’importance concédée aux espaces de loisirs dans la planification.
Photo 13. Salle de handball de la cité sportive
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
28Un autre effet escompté au travers de l’événementiel et des équipements sportifs est la cristallisation du sentiment de ferveur nationale. Certains détails du mobilier, de la décoration ou du plan de la cité sportive attestent cette visée nationaliste : ici, dans le bâtiment des sports, c’est la statue de la mascotte sportive égyptienne (un personnage en short avec un bec de canard arborant une croix copte et une coiffe pharaonique), là dehors ce sont les guichets des points de vente des billets peints aux couleurs du drapeau égyptien… Plus révélateur encore est la forme des bassins extérieurs de natation (photo 14) qui dessine les trois lettres de l’alphabet composant le nom « Égypte » (Masr) – les lettres mim, sad et ra’ remplies d’eau sont ainsi lisibles sur le plan, vues du ciel ou depuis le premier étage des bâtiments alentour, constituant une sorte de signature de la conquête du sol désertique (fig. 6).
Photo 14. Bassin de la piscine extérieure de la cité sportive en forme de lettre sad
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
29Puissant ferment de fierté et communion nationales, les Jeux olympiques sont une perspective et un autre pari des autorités égyptiennes pour promouvoir le projet d’aménagement urbain. L’annonce de la candidature de l’Égypte aux Jeux olympiques d’été en 2036 a accéléré le chantier de l’Egypt International Olympic City au sud de la NCA sous la supervision des forces armées. En 2023, un grand hôtel attenant, le Tolip Hotel Olympic city, est achevé. L’organisation de ces Jeux, si elle advient, serait non seulement l’occasion d’affirmer le rayonnement politique de l’Égypte sur la scène africaine et moyen-orientale – le pays serait en effet le premier État africain à accueillir les Jeux –, mais cette géopolitique du sport et les pratiques cérémonielles olympiques permettraient aussi d’offrir une parade à la nouvelle capitale et au régime.
8 Propos recueillis en mai 2023.
« Personne ne va déménager […] La NCA, ce n’est pas l’Égypte. On a déjà une capitale, c’est Le Caire […] C’est un rêve, un projet qui va tomber à l’eau. » (H, cadre dans une banque)
« Vous rédigez quelque chose sur strictement rien et qui ne sert à rien. Tu m’entends ? Votre objet d’étude n’a aucun intérêt. » (Y, employée dans un consulat)
« Vous travaillez pour le gouvernement ? » (S, économiste)
« Qu’est-ce qu’il y a à voir là-bas ? C’est joli ? » (H, enseignante dans le privé)8
9 Dans le cas des fonctionnaires rencontrés, cette rumeur n’est pas vérifiée, sauf pour une poignée (…)
30Ce florilège de remarques entendues au Caire en mai 2023 par diverses personnes de la classe moyenne et supérieure âgées d’une trentaine à une cinquantaine d’années est révélateur du décalage entre d’un côté, la réalité de l’irruption brutale et spectaculaire d’une nouvelle capitale en périphérie du Caire avec des infrastructures de transport manifestes et de l’autre, une attitude fréquente d’ignorance ou d’indifférence vis-à-vis des transformations urbaines en cours. Ce déni de la mise en œuvre du projet n’est pas exempt de critiques ouvertes à son encontre accompagnées d’une incompréhension, voire d’une suspicion à l’égard de notre objet d’étude. Ce désintérêt pour le chantier de la NCA ou ce refus de voir peuvent être interprétés de multiples façons. Certains y décèleront une forme de résistance sous contrainte (Erdi 2022) ou de résistance passive et invisible compte tenu des risques de répression encourus en cas de critique ouverte (Bayat 2010). Ne pas s’y rendre, glisser des remarques moqueuses, ou colporter des fausses rumeurs au sujet de la NCA – cf. celle d’un État qui « obligerait » tous les fonctionnaires à l’achat d’un logement là-bas9 – sont des modes opératoires classiques d’une lutte infra-politique. D’autres préfèreront mettre l’accent sur une forme de résignation face à un projet décidé d’en haut sur lequel les citoyens n’ont pas de prise, une lassitude face à une ville nouvelle de plus, aussi différente soit-elle. La prééminence d’autres soucis quotidiens plus accaparants et primordiaux dans un contexte de crise socio-financière aiguë et d’envolée générale des prix apporte un autre éclairage.
10 Un dollar équivaut à 30,95 LE en mars 2023 contre 17, 63 LE en mars 2022 selon la Banque centrale (…)
11 Tunique ample unisexe.
12 « Dégage » est une reprise du slogan martelé lors des printemps arabes en 2011 à l’égard des autoc (…)
31Dès son annonce, le projet de nouvelle capitale a alimenté la controverse locale quant à son coût (pour un État déjà endetté) et son (in)utilité au regard d’autres urgences sociales et urbaines (logement, fourniture d’électricité ou d’eau potable). Le choix réalisé d’un urbanisme d’extension au détriment d’une politique de réparation-restructuration des quartiers d’habitat existants ne fait pas l’unanimité chez les urbanistes-architectes égyptiens. Certaines voix ont dénoncé un projet immobilier sélectif destiné aux classes sociales solvables et la perpétuation des formes de ségrégation socio-spatiale, notamment au niveau de l’habitat. En février et mars 2023, l’exacerbation de la crise financière qui impacte le taux de change10, l’accélération de l’inflation depuis 2022 (+34 % entre mars 2022 et mars 2023) et les difficultés alimentaires ont ravivé la polémique du coût de la NCA sur les réseaux sociaux comme Tik Tok et Instagram avec des vidéos multiples remettant en cause la gestion des affaires économiques et financières du pays, les choix de développement national, ou la personne du président Al-Sissi, y compris en des termes injurieux. Les leitmotivs : les difficultés à se nourrir du fait de la hausse des prix (+200 % entre mars 2022 et mars 2023) et le poids de la dette. Les vidéos d’économistes égyptiens retraités (hauts fonctionnaires, professeurs, anciens du cabinet Moubarak) qui dressent une analyse alarmante de la situation financière et s’inquiètent de l’approvisionnement en eau et électricité du pays côtoient celles d’Égyptiens basés en Turquie ou aux USA qui insultent le président et « sa nouvelle capitale alors que le pays ne bouffe pas ». D’autres vidéos montrent des femmes de milieux populaires habillées en galabiya11 noire, jadis figures du soutien présidentiel et qui disent désormais leur détestation du leader, ou encore des femmes coptes de classe moyenne qui, elles aussi, somment le président de « dégager »12 en invoquant la flambée des prix alimentaires.
32Pour autant, réduire la réception du projet de NCA par les citoyens ordinaires à une posture de rejet ou d’indifférence serait simplificateur. Celles et ceux qui travaillent sur le chantier du mégaprojet, dans des sites déjà fonctionnels ou qui investissent les premiers bureaux expriment un discours différent. Le mégaprojet urbain constitue une opportunité de marché et d’emplois pour une kyrielle d’acteurs locaux d’envergure variable : cabinets d’urbanisme et d’architecture, grands entrepreneurs nationaux des filières du BTP, des communications ou de l’immobilier, micro-entreprises impliquées dans la restauration de rue ou le transport… sans compter les emplois de service générés (gardiennage, ménage, jardinage et entretien des espaces verts, accueil-réception etc.). Des aventures économiques opportunistes et des petits projets entrepreneuriaux se greffent autour du chantier de la NCA. Par exemple, le transport des ouvriers constitue une aubaine pour les entreprises de microbus sollicitées par les sociétés de construction : des files de véhicules attendent, garés à l’ombre de ponts bétonnés, la fin de la journée de travail à 15h. Positionnés au niveau des ronds-points, des vendeurs de boissons (cafés, jus d’orange…) mettent à profit les premiers flux de travailleurs, tel ce vendeur de foul (purée de fèves) et taamiya (beignets de fèves) installé à la NCA depuis 2018 et qui confie que son « business » appartient à un tiers qui possède plusieurs installations de ce type ailleurs. Équipé d’un chariot de cuisine mobile avec une bonbonne de gaz et une fontaine à eau, cet employé qui réside dans la ville voisine de Badr déclare recevoir « tout le monde et pas seulement des ouvriers » sous l’auvent sommaire qui abrite une table en bois et quelques chaises sur une natte au sol (photos 15 et 16).
Photos 15 et 16. Vente informelle de rue dans la NCA
© Bennafla et Bayoumi, 2023.
33Les meilleurs salaires constituent un élément d’attraction pour les employés, en particulier dans l’hôtellerie : ainsi Wael, âgé d’une trentaine d’années et père de deux enfants, explique avoir délaissé en 2017 son emploi au Radisson Blu d’Héliopolis pour venir travailler à l’hôtel de la NCA, motivé par une offre de salaire largement supérieure. Le service de bus de l’hôtel qui assure ses navettes quotidiennes rend secondaire l’éloignement plus grand par rapport à son domicile d’El Marg (4 heures aller-retour par jour). Pour les étudiants qui fréquentent déjà la NCA, la distance au Caire ou les navettes domicile-université ne semblent pas non plus constituer un problème. À l’Egypt University of Informatics, les élèves qui habitent Badr, New Cairo, Chorouk, Le Caire, Six-Octobre ou Cheikh Zayed s’étonnent de notre question sur le temps quotidien passé dans les bus scolaires : « Rien n’est loin » rétorquent-ils, assénant « on n’a pas la même vision que vous des trajets » et de préciser que leurs représentations du « loin » concernent les gouvernorats (provinces) autres que ceux du Caire ou de Giza. Et dans ces cas précis, des cités universitaires, les « dorms », sont à disposition, accessibles à condition d’attester de résultats académiques excellents.
34Au printemps 2023, la question de la réorganisation du trajet quotidien vers le nouveau lieu du travail est une préoccupation centrale (itinéraire, mode de transport, coût) pour les fonctionnaires et employés appelés à investir la NCA dans les mois ultérieurs, la perspective d’un déménagement résidentiel étant encore à ce stade une option lointaine et non envisagée. Pour dissiper cette appréhension, la mise en place d’indemnités de transport par quatorze ministères et organismes publics à partir du 1er mars 2023 et celle d’abonnements de transport à prix réduit (de 50 %) pour le bus, le monorail et le LRT ont été annoncées par le gouvernement.
35En juin 2023, les entretiens menés avec quelques fonctionnaires du ministère de la Planification économique qui effectuent des rotations dans la NCA, avec deux jours de travail par semaine sur place, montrent que le transport assuré par des minibus confortables n’est pas décrit comme un problème. Les récits de ces « pionniers » convergent en matière de satisfaction. Il y a d’abord un sentiment de fierté d’avoir été sélectionnés pour venir travailler dans les bureaux de la NCA puisque c’est au terme de trois concours successifs en 2021 et 2022 que ces trentenaires résidant dans les provinces du delta ont été choisis avec une cinquantaine de collègues (sur un total de 800) pour faire partie de la « représentation honorable » (tamsil mucharrif) envoyée dans la NCA.
13 Lors du mariage, le futur époux (et sa famille) est chargé de fournir maison ou appartement au cou (…)
36Outre l’honneur d’avoir été sélectionnés pour passer les concours et la satisfaction d’avoir réussi les tests, les fonctionnaires interrogés redoublent d’éloges quand il s’agit de décrire leur nouvel environnement de travail à la NCA avec une insistance sur la « verdure » (khodra). L’écrin verdoyant est au cœur de l’attraction des villes nouvelles égyptiennes pour les classes moyennes et supérieures et les publicités des promoteurs immobiliers font la part belle aux espaces engazonnés et à la végétation. L’environnement « propre », le « luxe », la qualité des équipements et du réseau internet sont d’autres éléments mentionnés par les pionniers. Leur fierté de faire partie d’une élite et de bénéficier d’un cadre de travail magnifique (moumtaza) transparaît à travers les photos postées sur les réseaux sociaux qui les montrent derrière un bureau flambant neuf sur lequel sont posés un écran d’ordinateur et un téléphone dans une pièce ornée de tapis et de plantes d’intérieur. Pour ces privilégiés, le déménagement résidentiel n’est pas une obligation et le choix leur a été offert entre une indemnité de transport de 2 000 LE/mois (60 euros en mars 2023) et la possibilité d’acheter un appartement à Badr à un prix attractif (155 000 LE soit 5 160 euros en mars 2023) grâce à un prêt étalé sur vingt ans. L’achat d’un appartement à Badr ne signifie pas un déménagement familial, mais incarne une forme de placement et d’investissement d’avenir pour les enfants selon une stratégie socio-économique bien établie en Égypte13.
14 Le taux de remplissage de Badr est d’environ 17 % en 2017 selon la New Urban Communities Authority (…)
37Jusqu’alors appréhendée comme trop éloignée du Caire, la ville nouvelle de Badr créée en 1983 a été jusqu’alors peu « remplie »14 en dépit de ses équipements universitaires (Badr University in Cairo et Egyptian Russian University). Sa situation a évolué avec le transfert des fonctions politico-administratives, l’ouverture du chantier et la création de lignes de transport (LRT). Située à une dizaine de minutes en voiture de la NCA, Badr est la résidence de plusieurs employés rencontrés et semble promise à de nouvelles dynamiques de peuplement et de spéculation immobilière sous l’effet du mégaprojet et ce, quel que soit le devenir de celui-ci. À l’instar d’autres nouvelles capitales du Sud (cf. le cas de Brasilia, dans le numéro présent de la revue Suds), il se pourrait bien que ce soit finalement les périphéries urbaines autour de la NCA, planifiées il y a déjà plusieurs décennies, qui à moyen terme tirent le meilleur parti de cet urbanisme de grand projet.
38La NCA ne sera pas une ville nouvelle comme les autres en raison du transfert des ministères, du gouvernement, des ambassades et de la haute administration publique. Au-delà de cette évidence, nous avons décrit l’état d’avancement du projet en 2023 en pointant le rôle attendu des infrastructures sportives et de l’événementiel sportif comme catalyseur du décollage urbain aux côtés d’une économie du savoir, ici incarnée par des campus universitaires liés à des universités internationales renommées. Le raccordement de la future capitale au reste de l’agglomération cairote s’effectue par des liaisons ferroviaires qui ont commencé à transformer le paysage urbain. Pourtant, le mégaprojet urbain mené par un État dirigiste ne suscite guère l’enthousiasme populaire dans un contexte de crise socio-financière aiguë, les réactions citoyennes manifestant de l’indifférence, une appréhension pour celles et ceux dont le lieu de travail est appelé à changer, ou une hostilité franche. Certes, les premiers fonctionnaires installés et les étudiants des campus paraissent satisfaits, soit une minorité d’individus qui fréquentent le lieu mais n’y résident pas – et pour cause, la NCA reste encore en 2023 un chantier sans réelle vie résidentielle et économique. Les travailleurs les plus visibles sur le site sont les ouvriers, les agents de ménage, les gardiens, les chauffeurs, ce qui renvoie aux clivages socio-professionnels marqués et aux rapports d’inégalité sociale banalisés en Égypte, notamment dans les espaces résidentiels fermés (les compounds), les centres commerciaux ou les hôtels. Dans les campus universitaires visités, le personnel d’entretien et de ménage s’affaire discrètement en uniformes de travail, ignorés par les usagers privilégiés des lieux.
39Minorant la (sur)consommation des ressources (foncier désertique, eau, marbre et autres matériaux, etc.), reléguant au second plan les enjeux de justice sociale, les promoteurs du projet de NCA insistent sur l’image incarnée : celle d’une ville verte, propre et ordonnée dans un environnement contrôlé et sécurisé afin d’attirer visiteurs et investisseurs. Le récit officiel présente aussi cette ville nouvelle comme une ville high tech aux circulations fluides et où il fera bon vivre, par opposition aux discours et représentations d’une mégapole cairote hyperdense, polluée et doublement marquée par la pauvreté et le bourgeonnement de quartiers populaires dits informels. Ville planifiée versus ville informelle, ville moderne versus ville ancienne, ville élitiste versus ville pauvre… ces antinomies binaires vacillent face à la réalité et aux pratiques des villes nouvelles existantes, toutes gagnées par l’informalité de rue en centre-ville et des stratégies de revente d’appartements par des voies inter-personnelles. La NCA, pas encore habitée, montre les signes avant-coureurs d’une évolution similaire. Les fameux chiens du Caire errent déjà sur le chantier, le petit commerce ambulant de boissons, de maïs grillé ou de falafels a déjà investi les bords de route avec des roulottes ou en utilisant les coffres arrière de voitures, illustrant à une échelle micro des stratégies d’adaptation et d’hybridation avec la ville planifiée et légitime.

















