Avec le rapprochement spectaculaire opéré entre le Maroc et la France, rarement un pays de l’environnement proche de l’hexagone n’aura autant interpellé, le plus souvent de manière positive ou neutre, mais parfois aussi de manière à semer le trouble, tant certaines attaques peuvent questionner. Le Maroc ne laisse personne indifférent.

Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)

Depuis deux ans en France, le Royaume du Maroc intrigue plus que jamais, que l’on parle du chef d’État ou de la Coupe d’Afrique des nations…Il semble pourtant parfois subsister une manière assez condescendante voire paternaliste d’aborder ce pays. Ces réminiscences interpellent tant elles contrastent avec la réalité du rôle joué par le Maroc dans son environnement régional et dans sa relation avec la France. Car il faut le rappeler clairement : parmi tous les pays de la Méditerranée proche, le Maroc demeure aujourd’hui l’un des rares pôles de stabilité aux portes de l’Europe. Sous le roi Mohammed VI, le royaume a su maintenir un équilibre singulier dans une région marquée par les crises politiques, sécuritaires et économiques. Cette stabilité repose sur plusieurs piliers : une continuité institutionnelle forte, un positionnement stratégique en matière de sécurité, et un modèle religieux structuré qui promeut un islam encadré et tempéré.

Cette réalité n’est pas anodine pour la France et elle sert même les intérêts de Paris. Sur le plan sécuritaire, la coopération entre Paris et Rabat est ancienne et déterminante dans la lutte contre le terrorisme et le narcotrafic. Sur le plan économique, le Maroc constitue une plateforme majeure pour les entreprises françaises en Afrique. Sur le plan religieux enfin, le modèle marocain apparaît comme une référence dans la prévention des radicalisations.

Aussi, dans ce contexte, certains récits qui se voudraient critiques du royaume appellent tout de même à une certaine méfiance et à prendre un peu de recul.

Mais il faut aussi s’interroger sur la nature des analyses produites, leur justesse, leur diversité et leurs méthodes. Bien plus encore, elles interpellent sur la similitude des récits qui nous sont proposés. On observe en effet que certains d’entre eux reposent de manière récurrente sur un nombre limité de sources, souvent les mêmes. Certaines s’expriment de manière anonyme, contribuant à des récits où se mêlent opinions personnelles, ressentiment et trajectoires individuelles, dans lesquels affleure parfois la question du pouvoir et de son partage. Ces voix, souvent déconnectées du débat national marocain, parlant de l’étranger,  ne sauraient à elles seules structurer une lecture globale d’un pays. Pas plus que des livres ou des séries d’articles réalisés à distance sans avoir été sur le terrain, ne sauraient refléter les réalités d’un royaume dont la population n’attend pas que ces écrits soient publiés pour manifester et critiquer les politiques gouvernementales entreprises. Il est bien légitime de s’interroger sur la construction de ces narratifs, d’autant qu’ils n’apportent souvent rien de nouveau et se concentrent sur les mêmes critiques depuis des décennies alors que le pays a radicalement évolué.

Réduire le Maroc à ses tensions internes ou à des lectures univoques revient à occulter une réalité essentielle : celle d’un État qui a su préserver une stabilité politique, sécuritaire et religieuse rare dans la région et qu’il faut soutenir. On peut critiquer la hiérarchisation de ses priorités et le manque de résultats de certaines politiques publiques par exemple et leurs limites, comme partout d’ailleurs, mais il faudrait être de bien mauvaise foi pour nier la pertinence du cap que le Maroc s’est fixé depuis vingt-cinq ans.

Cette stabilité bénéficie aussi bien à sa population qu’à ses partenaires, au premier rang desquels la France.

Elle constitue un facteur de sécurité, un relais économique et un point d’ancrage dans une zone stratégique. À l’heure où le Sahel s’enfonce dans l’instabilité, où une partie du Maghreb a effectué un retour en arrière, cet atout clé du pivot marocain mérite d’être analysé avec rigueur et nuance, loin des simplifications. Plutôt que d’alimenter une défiance permanente, il est essentiel de réintroduire de la pondération face à la complexité dans le regard porté sur le Maroc. Le Royaume est ancien, il est riche de beaucoup de choses mais il est aussi complexe à saisir.  Comprendre ses spécificités institutionnelles, mesurer ses apports en matière de stabilité et diversifier les sources d’analyse sont des conditions indispensables à un débat éclairé. Car au-delà des perceptions, une réalité demeure : le Maroc est aujourd’hui un partenaire stratégique de premier plan pour la France. Et par les temps qui courent, dans ce monde agité, où les alliances se font et se défont, c’est un bien très précieux.

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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.