Alors qu’un cessez-le-feu fragile est entré en vigueur dans la nuit de mardi (07.04) à mercredi entre les États-Unis, Israël et l’Iran, la Commission européenne appelle ses plus de 400 millions de citoyens à prendre l’avion et la voiture moins souvent, à préférer le télétravail et à tenter de limiter leur consommation d’énergie.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a averti, en début de semaine, que les conséquences économiques du conflit au Moyen-Orient pourraient être « aussi lourdes que celles que nous avons récemment connues pendant la pandémie de la Covid-19, ou au début de la guerre en Ukraine”, lorsque l’Union européenne avait dû drastiquement réduire ses importations d’énergies fossiles russes.
« Plus grands seront les efforts pour économiser le pétrole, en particulier à travers le diesel et le kérosène, mieux nous nous porterons”, a déclaré, mardi, le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jorgensen, à l’issue d’une réunion des 27 ministres de l’Énergie de l’UE à Bruxelles, consacrée à la sécurité énergétique de l’Union.
M. Jorgensen a appelé les Européens à suivre les conseils de l’Agence internationale de l’énergie et à utiliser davantage les transports publics, à « développer le covoiturage et à adopter des pratiques de conduite économiques”.
Mais selon les experts, l’UE doit faire davantage et se préparer à la crise à venir. Car cette dernière ne se limitera pas à une hausse des prix de l’essence à la pompe, mais risque également de porter préjudice au secteur industriel, favorisera l’inflation et fera grimper les prix des produits alimentaires.
« Nous n’avons pas encore pris la mesure de l’ampleur de la crise”, a expliqué à la DW Ana Maria Jaller-Makarewicz, analyste en chef pour l’Europe à l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA) de Londres.
« Je pense que nous commencerons à en ressentir les effets dès le mois prochain. Certaines cargaisons [de gaz naturel liquéfié] ont déjà été redirigées vers l’Asie”, a-t-elle ajouté, faisant allusion à la concurrence entre l’Europe et l’Asie sur le marché des hydrocarbures.
La concurrence Europe-Asie
Si l’annonce du cessez-le-feu a semblé calmer les marchés quelque peu, les prix du pétrole et du gaz ont grimpé de près de 70 % depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes aériennes contre l’Iran, fin février. En représailles, l’Iran a attaqué les pays du Golfe, riches en ressources énergétiques, et a bloqué le détroit d’Ormuz, par lequel transite en temps de paix un cinquième du pétrole et du gaz naturel mondiaux.
Ce mercredi, Téhéran a accepté de rouvrir ce passage maritime stratégique, permettant à de premiers navires de franchir le détroit.
Il reste qu’en Europe, selon la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, les dix premiers jours du conflit ont coûté aux contribuables européens trois milliards d’euros supplémentaires en importations de combustibles fossiles.

Une surenchère risque de s’installer entre la Chine et l’Europe pour les hydrocarbures.Aizhu Chen/REUTERS
Ce conflit montre aussi le rapport de force qui peut s’installer entre l’Europe et l’Asie lorsque les approvisionnements en hydrocarbures sont menacés.
L’UE est certes moins dépendante des importations d’énergie via le détroit d’Ormuz. Avant la guerre, seulement 8 % du gaz naturel liquéfié (GNL) de l’UE était importé depuis le Qatar, alors que les pays asiatiques dépendent du détroit pour près d’un tiers de leur consommation totale.
Reste que, lorsque les sources d’approvisionnement se raréfient, les craintes de pénuries peuvent entraîner des surenchères sur les matières premières.
Ces dernières années, l’Union européenne a diversifié son approvisionnement énergétique afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie, en misant sur davantage d’importations en provenance des États-Unis et de la Norvège.
En effet, les États-Unis sont désormais le premier exportateur de gaz vers l’UE.
Toutefois, puisque la concurrence pour ces ressources limitées s’intensifie, les pays asiatiques se positionnent également pour s’approvisionner en GNL américain.
Dans son rapport, le think tank Bruegel indique que depuis le début de la guerre en Iran, « plusieurs cargaisons de GNL ont déjà été détournées de l’Europe vers l’Asie ».
Aussi, « l’approvisionnement en gaz de l’UE est encore plus limité par la suppression progressive prévue, d’ici 2027, du GNL russe”.
Que peut faire l’UE ?
Certains Etats membres réclament de revenir à l’énergie russe, moins chère.
En marge du sommet des dirigeants du bloc en mars, le Premier ministre belge, Bart De Wever, a expliqué au quotidien belge L’Écho que l’UE devait se réarmer, mais qu’elle devait en même temps « normaliser ses relations avec la Russie et retrouver l’accès à une énergie bon marché”.
Selon lui, « c’est une question de bon sens. En privé, les dirigeants européens me disent que j’ai raison, mais personne n’ose le dire haut et fort”.

Un cinquième du pétrole et du GNL passe par le détroit d’Ormuz.Modis Team/Nasa Gsfc/ZUMA/IMAGO
Le commissaire européen, Dan Jorgensen, a écarté cette possibilité et a assuré que l’UE « n’importerait pas une seule molécule” d’énergie russe. Selon des experts, la Commission pourrait être tentée d’envisager un plafonnement des prix du gaz et des subventions pour l’industrie européenne.
« Les industries les plus gourmandes en énergie, comme la sidérurgie, le ciment et les engrais”, pourraient être touchées par la hausse des prix, note Alexander Roth, l’un des auteurs du rapport Bruegel.
Le groupe de pression Fertilizers Europe, qui représente les intérêts de l’industrie de l’engrais, a déclaré, mi-mars, que la guerre pourrait avoir « des répercussions sur […] les chaînes d’approvisionnement en engrais”. Dans un communiqué, il a appelé l’UE à aider les agriculteurs à préserver la « sécurité alimentaire” et à envisager « une aide aux agriculteurs européens, tout en soutenant la résilience de l’industrie européenne des engrais”, si la crise iranienne devait perdurer.
Des secteurs comme celui des produits chimiques, des plastiques, de l’aluminium, ou encore du verre, risquent également de sentir les répercussions du conflit. Et dans le secteur aérien, selon certaines informations, la compagnie aérienne Lufthansa envisagerait de suspendre des dizaines de vols si la demande venait à baisser, alors que le coût du carburant augmente.
Les énergies renouvelables plutôt qu’un plafonnement des prix
« La tentation, face à un choc des prix, est de faire baisser les prix”, indique le rapport Bruegel. Or, un plafonnement des prix du gaz et du pétrole, « serait une erreur”, car une telle mesure « affaiblirait les signaux envoyés par les prix qui stimulent l’efficacité, une baisse de la demande et des investissements dans les énergies propres”.
Selon Alexander Roth, un plafonnement des prix serait une solution à court terme pour offrir un répit aux consommateurs, mais à moyen et long terme, cela fera augmenter la consommation de gaz « et retardera l’abandon des combustibles fossiles”.
L’UE devrait « saisir l’occasion” offerte par les énergies renouvelables, estiment ainsi les experts.
Au lieu d’un plafonnement des prix, l’analyste Ana Maria Jaller-Makarewicz estime que l’UE devrait prendre des « mesures concrètes” et appeler à une réduction du chauffage dans les restaurants et les bâtiments publics. Elle ajoute, par ailleurs, que les gouvernements devraient limiter les déplacements des fonctionnaires à travers l’Union, tout en stimulant « les investissements dans les industries vertes locales à l’image des pompes à chaleur”.

Les experts appellent l’UE a retenir les leçons de cette crise énergétique, notamment en investissant davantage dans les énergies renouvelables.Bernd Settnik/dpa/picture alliance
Le rapport Bruegel cite d’un côté l’exemple de l’Espagne, qui a investi massivement ces dernières années dans l’énergie éolienne et solaire et a réussi à stabiliser les prix de l’énergie.
Dans le même temps, l’Italie, l’économie européenne la plus dépendante du gaz, importait la majeure partie de son gaz qatari via le détroit d’Ormuz et a connu une hausse significative des prix de l’énergie cette année.
Même si l’actuel cessez-le-feu aboutissait à une paix durable, les approvisionnements en GNL en provenance de la région ne reprendraient pas du jour au lendemain. Le complexe énergétique de Ras Laffan, au Qatar, source essentielle de gaz naturel pour les marchés mondiaux, a été touché par des missiles iraniens, le 18 mars. Selon la société publique QatarEnergy, il faudra des mois, voire des années, pour réparer les dégâts considérables avant que le site ne soit à nouveau opérationnel.