Le blocage du détroit d’Ormuz depuis mars 2026 a bloqué de nombreuses cargaisons, y compris celles de médicaments destinés à l’Afrique. Cette réalité valide davantage les décisions industrielles prises dès 2022 par certains investisseurs et pourrait accélérer le développement de l’écosystème africain du médicament en construction.

Depuis fin février 2026, l’Afrique — où les pays dépendent de 70% à 100 % des importations pour leurs médicaments — fait face à une grave crise d’approvisionnement pharmaceutique. Cette situation s’inscrit dans une fragilité structurelle révélée par la crise du Covid-19. Les grandes entreprises pharmaceutiques mondiales avaient anticipé cette nouvelle crise dans leurs décisions stratégiques entre 2022 et 2024, sans être aujourd’hui en mesure d’en atténuer efficacement les effets.

Pas seulement une question de coûts

La limitation du trafic dans les hubs aériens du Golfe Persique et le blocage du détroit d’Ormuz ont fait chuter la capacité mondiale de fret pharmaceutique de 22% entre le 28 février et le 3 mars 2026, selon les données publiées par Think Global Health, laboratoire d’analyse du Council on Foreign Relations, basé à Washington. Au Nigeria, le prix des principes actifs du paracétamol a progressé de 28% dès la deuxième semaine du conflit, selon Patrick Ajah, directeur général de May & Baker Nigeria, cité par le quotidien Vanguard le 5 avril 2026.

Les délais de livraison via le cap de Bonne-Espérance se sont allongés de dix à quatorze jours, selon le même rapport. « Si la disruption se prolonge, ce ne sera pas seulement une question de coûts. Même si vous avez l’argent, les médicaments peuvent ne pas être disponibles. » a déclaré Patrick Ajah qui dirige May & Baker Nigeria, l’un des principaux fabricants pharmaceutiques d’Afrique de l’Ouest, dont plus de 80% des intrants proviennent encore d’Inde et de Chine.

Pour les dirigeants africains de l’industrie cette nouvelle crise constitue une validation des choix structurels opérés plusieurs années auparavant, à la suite de la pandémie de Covid-19.

Toutefois, les opportunités d’investissement peuvent encore échapper aux groupes leaders mondiaux basés dans les économies développées. Sanofi, premier groupe pharmaceutique français avec 43,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 selon son rapport annuel, a lancé dès juillet 2022 sa marque Impact — une unité non-profit qui distribue 30 médicaments essentiels à prix coûtant dans 40 pays à faible revenu, dont la majorité en Afrique subsaharienne. En septembre 2025, un million de patients avaient été atteints par cette initiative, selon le site de Sanofi Global Health, mais, proportionnellement au marché africain, cela reste marginal. Le groupe a finalisé, fin 2024, la cession de sa division grand public Opella — qui regroupait ses médicaments accessibles sans ordonnance — afin de concentrer ses investissements sur l’immunologie et l’oncologie à forte valeur ajoutée, selon son rapport de résultats annuels de janvier 2025. Ce double mouvement — accès social délégué à une structure non-profit, croissance commerciale axée sur les thérapies innovantes — trace le modèle que d’autres groupes adoptent.

Recomposition stratégique

Teva Pharmaceutical Industries, groupe israélien, premier fabricant mondial de génériques, avec 17,3 milliards de dollars de revenus en 2025 selon son rapport de résultats du 28 janvier 2026, a engagé, depuis 2023, une transformation qui ne réduit pas sa présence en Afrique, mais la reconfigure. La stratégie « Pivot to Growth » de son directeur général Richard Francis consiste à maintenir les génériques comme socle stable tout en se concentrant sur les traitements innovants et sur la croissance dans les biosimilaires complexes, versions moins coûteuses de médicaments biologiques de haute technologie. La division a enregistré trois années consécutives de croissance et vise à doubler ses revenus de biosimilaires entre 2024 et 2027, selon les communications de l’entreprise à ses investisseurs.

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En Afrique, cela signifie que les génériques essentiels restent distribués, mais que les investissements industriels nouveaux vont vers les segments à marges plus élevées — les biosimilaires pour le cancer, le diabète de type 2 et les maladies auto-immunes.

Ces repositionnements mondiaux ont un effet précis sur l’Afrique : les médicaments essentiels à faible marge restent disponibles via des structures d’accès non marchandes ou des partenariats locaux, mais la fabrication industrielle de ces mêmes molécules au plus près des patients africains reste à construire. C’est ce vide que les institutions de développement financent depuis 2021. La Société Financière Internationale (IFC), branche d’investissement du Groupe Banque mondiale, a structuré au total 1,1 milliard d’euros de financement en faveur d’Aspen Pharmacare, principal groupe pharmaceutique africain, dont le siège est à Durban. L’opération se présente en deux tranches : 600 millions d’euros en 2021 pour la production de vaccins, puis 500 millions d’euros en septembre 2024 aux côtés de la DFC américaine, de la DEG allemande et de Proparco, filiale de l’Agence française de développement, pour l’accès aux médicaments essentiels en Afrique subsaharienne et pour la production locale d’insuline en partenariat avec Novo Nordisk.

En décembre 2024, l’IFC a mobilisé 45 millions de dollars supplémentaires pour l’Institut Pasteur de Dakar afin de financer une usine de vaccins à Diamniadio, au Sénégal, capable de produire jusqu’à 300 millions de doses annuelles.

Onze milliards de dollars d’investissement nécesaires

La distribution locale suit la même dynamique. Dawa Mkononi, plateforme tanzanienne B2B fondée en 2023 par le médecin Joseph Paul avec le soutien de la division Global Health de Sanofi et du groupe Axian, a connecté plus de 1000 pharmacies et servi plus de 500 000 patients en deux ans via un système de prévision par intelligence artificielle et de crédit embarqué pour les établissements de santé, selon les données présentées à la conférence SAPICS en juillet 2025.

Kasha, plateforme rwandaise d’accès à la santé fondée en 2016 par Joanna Bichsel, ancienne de Microsoft et de la Fondation Gates, a levé 28 millions de dollars à ce jour dont 21 millions en Série B conduite en 2023 par Knife Capital, fonds sud-africain, selon TechCrunch.

Ces opérateurs comblent, en temps réel, le vide de distribution que ni les grands groupes ni les circuits traditionnels ne couvraient.

Le défi est que les financements mobilisés demeurent inférieurs aux besoins estimés. La Banque africaine de développement estime à 11 milliards de dollars l’investissement nécessaire d’ici 2030 pour une industrie africaine compétitive, selon un rapport cité par l’IFC en juillet 2025.

Le continent ne produit aujourd’hui que 3% des médicaments mondiaux, alors qu’il représente 25% du fardeau mondial des maladies, selon l’AUDA-NEPAD dans son rapport de janvier 2025. La pièce manquante reste d’ordre réglementaire et commerciale : sans garanties d’achat à l’échelle continentale — les mécanismes dits d’offtake —, les industriels hésitent à engager des capex lourds faute de visibilité sur les volumes. Les États-Unis se sont engouffrés dans cette brèche, et conditionnent désormais l’assistance médicale aux pays africains, à condition que ces derniers s’engagent dans des contrats d’approvisionnement avec des entreprises américaines.

L’avancée de ces mécanismes dans le cadre de la Zone de Libre Échange Continentale Africaine (ZLECaF), dont le marché est estimé à 2,2 milliards de personnes d’ici 2050, constitue le prochain catalyseur à surveiller. La crise du Golfe de 2026 devrait accélérer les décisions politiques africaines que les investisseurs institutionnels attendent depuis 2021 pour développer un marché continental du médicament.