La Réserve fédérale américaine vient d’annoncer un projet d’assouplissement de ses exigences en matière de fonds propres bancaires. Un projet encore en consultation, mais dont les implications dépassent largement les frontières américaines.
Et déjà, la question se pose en Europe : faut-il s’aligner ? Avant de céder à la tentation d’un assouplissement réglementaire par mimétisme, l’Europe gagnerait à mesurer ce que cela implique réellement : un affaiblissement des défenses d’un système financier dont les vulnérabilités s’accumulent.
Par Nizar Atrissi, Professeur associé de finance à l’IAE Paris – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Eric Lamarque, Professeur de finance et Directeur de l’IAE Paris – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L’argument avancé par les promoteurs de cette initiative est simple : desserrer les contraintes pour soutenir la croissance et permettre aux banques traditionnelles de rivaliser avec les nouveaux acteurs du financement privé, ces fonds qui prêtent directement aux entreprises en dehors du circuit bancaire classique. Pour les plus grandes banques, la réduction envisagée de leurs exigences de solidité financière (ratios de fonds propres durs, CET1) atteindrait environ 5 %. Un allègement ciblé permettrait de redonner aux banques leur pleine capacité à financer l’économie tout en rééquilibrant les conditions de concurrence. Cet argumentaire, séduisant en première lecture, cache toutefois un angle mort fondamental.
Cet assouplissement intervient en effet à un moment particulièrement mal choisi. Plusieurs signaux convergent vers une fragilisation progressive du système financier mondial. Les marchés actions américains sont portés par un nombre restreint d’entreprises liées à l’intelligence artificielle, dont les valorisations reposent sur des promesses de croissance encore largement à démontrer. Parallèlement, le crédit dit « privé » dépasse désormais 3 000 milliards de dollars au niveau mondial, dans des structures souvent opaques et peu liquides. Or les banques ne sont pas non plus étrangères à cet écosystème : elles y sont exposées à travers des lignes de financement et des mécanismes d’endettement. En réduisant leurs coussins de sécurité dans ce contexte, on affaiblit précisément leur capacité à absorber un choc.
L’histoire des crises financières est, à cet égard, instructive. Les risques les plus destructeurs sont souvent ceux que le système identifie tardivement ou sous-estime délibérément. La crise de 2008 a illustré comment des expositions jugées marginales – les fameux fonds de titrisation adossés à des crédits immobiliers douteux – ont pu devenir en quelques semaines l’épicentre d’une crise mondiale. Aujourd’hui, les risques liés au crédit privé sont connus et documentés par les grandes institutions internationales – FMI, Banque des règlements internationaux, Conseil de stabilité financière – mais les outils pour les contenir restent insuffisants. Affaiblir les coussins bancaires dans ce contexte relève d’une imprudence difficilement défendable.
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Au-delà des bilans bancaires, c’est toute l’architecture réglementaire internationale qui est en jeu. Depuis la crise de 2008, un cadre commun avait été laborieusement construit pour éviter que les banques ne se livrent à une compétition par le bas, en s’installant là où les règles sont les plus laxistes. Dès lors qu’un grand pays s’en écarte, la tentation est forte pour les autres de s’aligner – non par conviction, mais par crainte de perdre en compétitivité. L’Europe est particulièrement exposée à cette pression. Mais avant de céder à toute tentation, quelques faits méritent d’être rappelés.
Les banques européennes affichent aujourd’hui des niveaux de capitalisation solides (ratios de fonds propres CET1 moyens autour de 15 %), des réserves de liquidité confortables (ratios de liquidité LCR supérieurs à 150 % pour de nombreux établissements) et des bilans globalement sains. Or, les grandes banques américaines, qui n’ont jamais pleinement adopté les standards de Bâle III, partent elles aussi d’un niveau d’exigence élevé : leurs grandes banques systémiques sont soumises à des contraintes en matière de levier (fixé à 5 %) supérieures même à celles de Bâle III en Europe. L’assouplissement envisagé ramènerait leurs ratios à un niveau comparable à celui des banques européennes. Le vrai enjeu n’est donc pas un écart de compétitivité, mais bien un affaiblissement collectif des standards de solidité financière.
À ce contexte s’ajoute une asymétrie structurelle fondamentale entre les deux rives de l’Atlantique. En Europe, près de 70 % du financement des entreprises passe par les banques, contre seulement 30 % outre-Atlantique, où les marchés financiers jouent un rôle bien plus central. Une crise bancaire en Europe aurait donc des conséquences économiques bien plus directes et immédiates qu’aux États-Unis. La solidité des banques européennes n’est pas un luxe réglementaire : c’est une nécessité structurelle.
La tentation d’un alignement symétrique sur les positions américaines est réelle. Mais c’est un arbitrage fondamental entre rendement de court terme et stabilité de long terme – un arbitrage que l’Europe ne peut se permettre de trancher au détriment de la stabilité financière.
*) Nizar ATRISSI, Professeur associé de finance et responsable de l’UE Gestion des Risques à l’IAE Paris – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Éric LAMARQUE, Professeur de finance, Directeur de l’IAE Paris et de la Chaire Management et gouvernance des coopératives financières à l’IAE Paris – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.