Dans la forêt dense du parc national de Kibale, en Ouganda, un conflit d’une rare intensité se joue loin des regards. Une communauté de chimpanzés, longtemps unie, s’est déchirée au point de sombrer dans une violence meurtrière entre anciens alliés. Ce phénomène, exceptionnel chez ces primates, fascine autant qu’il inquiète les chercheurs, qui viennent de publier une nouvelle étude à ce sujet dans la revue Science. Derrière ces affrontements, une question demeure : comment un groupe aussi soudé a-t-il pu imploser ?

Une fracture sociale qui dégénère en violence extrême

Chez les chimpanzés (Pan troglodytes), les rivalités entre groupes distincts sont fréquentes, notamment pour l’accès à des ressources vitales comme la nourriture ou les territoires. Mais ce qui se déroule à Kibale dépasse ce schéma classique : il s’agit d’un conflit interne, né au sein d’une même communauté.

Pendant près de trente ans, les chercheurs ont observé le groupe de Ngogo, une communauté particulièrement vaste comptant jusqu’à 200 individus. Si ces chimpanzés vivaient ensemble, ils se répartissaient en sous-groupes temporaires qui évoluaient au fil des journées. Pourtant, à partir de la fin des années 1990, certains liens se sont stabilisés, donnant naissance à de véritables clans.

La rupture s’amorce progressivement, jusqu’à devenir irréversible autour de 2015. La communauté se scinde alors en deux groupes distincts, qui finissent par cesser toute interaction pacifique. Aaron Sandel, anthropologue à l’université du Texas à Austin, décrit l’escalade de la violence dans Live Science : « Après leur division en deux groupes, les chimpanzés d’un groupe ont commencé à attaquer et à tuer ceux de l’autre groupe, et cela s’est transformé en une période de violence mortelle accrue ».

Les affrontements prennent la forme de raids organisés, visant principalement les mâles adultes, mais aussi les plus jeunes. À partir de 2021, les chercheurs observent même des cas répétés d’infanticide. Le bilan exact reste difficile à établir, de nombreux individus ayant disparu sans explication.

Des causes multiples encore mal comprises

Si la violence est avérée, ses origines restent floues. Plusieurs facteurs pourraient avoir fragilisé la cohésion du groupe. Parmi eux, la taille exceptionnelle de la communauté, qui aurait rendu les équilibres sociaux plus instables. James Brooks, anthropologue évolutionniste, avance une hypothèse liée à la nourriture : « Peut-être qu’ils ne bénéficiaient plus d’une telle abondance de ressources et sont devenus un groupe trop grand pour maintenir sa cohésion ».

D’autres événements ont également pu jouer un rôle déclencheur : la mort de plusieurs adultes influents en 2014, un changement de mâle dominant en 2015, ou encore une épidémie respiratoire qui a décimé une partie du groupe en 2017. Autant de bouleversements susceptibles d’avoir rompu des alliances et attisé les tensions.

Par ailleurs, la communauté de Ngogo était déjà connue pour son agressivité avant même la scission. La zoologiste Liran Samuni souligne ainsi que « même avant cette scission, c’était l’une des communautés de chimpanzés les plus violentes en termes d’incursions chez les voisins ». Entre 1998 et 2008, ces chimpanzés avaient déjà tué au moins 21 individus appartenant à des groupes voisins, étendant progressivement leur territoire.

Des similitudes avec l’homme ?

Malgré les comparaisons fréquentes avec les conflits humains, les chercheurs restent prudents sur l’usage du terme « guerre civile ». Aaron Sandel lui-même nuance : « La guerre civile signifie quelque chose de très spécifique chez les humains, et les chimpanzés n’ont pas de nations ou ce genre de choses. Mais malgré tout, il y a un point conceptuel important lorsqu’on pense à la guerre contre des étrangers versus une guerre civile. Et là, ce sont bien des chimpanzés qui se connaissent ».

Aujourd’hui encore, les affrontements se poursuivent, avec des attaques signalées jusqu’en 2026. Cette situation inédite rappelle à quel point les équilibres sociaux, même chez nos plus proches parents, peuvent basculer. Selon le chercheur, « cette découverte confirme que les divisions au sein des groupes peuvent représenter un danger pour les sociétés humaines », ajoutant que « cela ne signifie pas que les conflits soient biologiquement déterminés ».

À titre d’exemple, les bonobos (Pan paniscus), nos autres plus proches parents, sont eux aussi agressifs, « mais contrairement aux chimpanzés, ils ne s’engagent pas dans des conflits de groupe aussi meurtriers ; ils forment plutôt des associations tolérantes et coopératives ». La preuve que ces conflits ne sont donc pas déterminés par l’évolution. Comme le rappelle James Brooks, « notre passé évolutif ne détermine pas notre avenir », conclut-il.