Il est le politologue attitré du Kremlin. Chaque année depuis sept ans, Fiodor Loukianov modère les discussions du public face à Vladimir Poutine lors des rencontres du club Valdaï, le Davos Russe, dont il est le directeur scientifique. À 59 ans, l’expert international est aussi le rédacteur en chef de Russia in Global Affairs, une revue qui défend les intérêts géopolitiques de la Russie.
Après la visite cette semaine à Moscou d’Emmanuel Bonne, le conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron venu préparer une reprise des échanges entre les présidents français et russe, La Tribune Dimanche s’est entretenue avec Fiodor Loukianov. Alors que les négociateurs russes, ukrainiens et américains vont se retrouver à nouveau, après deux jours de discussion la semaine dernière à Abou Dhabi, Fiodor Loukianov revient sur ces tractations, le rôle de l’Europe et les convergences entre Vladimir Poutine et Donald Trump.
Dans la capitale russe, la démarche française, qualifiée de « pathétique » par le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, suscite une réaction mitigée, entre satisfaction de voir les Européens reconnaître la nécessité d’un dialogue avec la Russie et scepticisme sur ce que l’Europe peut offrir. « Le président russe s’est toujours dit ouvert à la discussion, affirme Fiodor Loukianov. La question est : pour parler de quoi ? » S’il s’agit, par exemple, des garanties de sécurité, entendues comme le déploiement en Ukraine de forces de pays membres de la coalition des volontaires, la conversation risque de tourner court. « Toute la logique de l’opération lancée en février 2022 visait à garantir que l’Ukraine ne servirait jamais de plateforme militaire contre la Russie, explique l’analyste. Poutine ne peut pas céder sur ce point car cela reviendrait à abandonner un élément clé de toute sa stratégie. »
Même intransigeance sur le retrait ukrainien du Donbass. Le Kremlin en a fait une condition centrale d’un accord de paix. « Lors des négociations d’Istanbul, au printemps 2022, la question territoriale n’était pas la plus importante mais elle l’est devenue avec l’évolution de la situation sur le terrain, soutient Fiodor Loukianov. Une certaine marge de manœuvre existe pour d’autres territoires occupés par les forces russes, mais pas sur le périmètre du Donbass. »
Même les Ukrainiens ne sont pas très chauds pour impliquer l’Europe.
Moscou perçoit l’Europe comme alignée sur l’Ukraine et donc comme partie prenante au conflit. Contrairement aux États-Unis de Trump qui s’affichent en « médiateur », sans désigner l’agresseur. « Un changement révolutionnaire que personne en Occident n’aurait pu imaginer », lâche Fiodor Loukianov. Pour l’heure, la Russie ne voit guère d’intérêt à faire une place aux Européens à la table de négociation. « Personne n’en veut, persifle le propagandiste. Ni les Russes ni les Américains. Même les Ukrainiens ne sont pas très chauds pour impliquer l’Europe dont ils ne voient pas la valeur ajoutée. À ce stade, je ne vois pas quel rôle l’Europe pourrait jouer dans ce règlement. »
La crise de la relation transatlantique, exacerbée par la question du Groenland, vient opportunément renforcer les doutes des alliés sur la solidité de la garantie américaine. « C’est avantageux pour la Russie même si elle n’y a pas contribué, admet l’ancien professeur d’allemand. L’érosion du lien transatlantique, fruit de l’après-Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide, est inévitable, poursuit-il. La décomposition des institutions de l’ordre mondial libéral, comme l’Otan et l’UE, en fait partie. C’est vrai que cela peut susciter en nous une certaine “Schadenfreude” [joie ressentie face au malheur d’autrui], mais rien ne prouve que le nouvel ordre qui émergera sera meilleur pour nous. »
Faute de pouvoir changer le pouvoir ukrainien par la force, Moscou s’en remet à la capacité des Américains à « imposer des élections et des procédures démocratiques au régime ukrainien ». Autrement dit, la tenue conjointe d’un référendum sur l’accord de paix et d’élections ferait partie du « paquet » en cours de négociation.
Ceux qui imaginent voir la Russie jeter l’éponge pour des raisons économiques se trompent.
Depuis plusieurs semaines, la presse russe s’inquiète pourtant des conséquences de la guerre en Ukraine pour l’économie du pays. Tous les indicateurs virent à l’orange : croissance en berne, inflation, déficit budgétaire… « C’est vrai, les fonds disponibles diminuent, reconnaît Loukianov, mais ceux qui imaginent voir la Russie jeter l’éponge pour des raisons économiques se trompent. La Russie peut supporter ce conflit pendant encore au moins un an. »
Un an ? À bas bruit, le Kremlin semble se préparer à une cessation des hostilités. Pressés d’en finir avant les élections de mi-mandat, début novembre aux États-Unis, les négociateurs américains voudraient mettre fin à la guerre d’ici au début de l’été, selon Volodymyr Zelensky. À Moscou, on mise d’ailleurs sur une pression accrue de Donald Trump sur le président ukrainien et on en profite pour tenter de créer un meilleur rapport de force sur le terrain en progressant dans l’oblast de Donetsk et vers Zaporijia. Et en poursuivant les attaques sur le réseau énergétique, comme hier matin lors d’importantes frappes qui ont provoqué des coupures de courant dans une grande partie du pays, alors que les températures sont particulièrement basses.
Ce qui intéresse Trump ce sont des intérêts américains très pragmatiques, principalement d’ordre financier.
« Poutine souhaite clairement garder Trump de son côté », ajoute Fiodor Loukianov. Le Kremlin se veut donc « constructif », en particulier sur tout ce qui pourrait favoriser la normalisation des relations avec Washington et la conclusion d’accords bilatéraux avec les États-Unis. Sans se faire d’illusions sur d’éventuels rapprochements, géopolitiques ou idéologiques, avec le président américain. « Trump se moque des idéologies et je ne constate pas beaucoup de convergence géopolitique, décrypte le politologue. Ce qui l’intéresse, ce sont des intérêts américains très pragmatiques, principalement d’ordre financier. Son seul critère, c’est la force. Et ce n’est pas parce qu’il qualifie l’hémisphère occidental de zone d’influence naturelle des États-Unis qu’il acceptera la même politique de la part d’autres grandes puissances comme la Russie, la Chine ou l’Inde. »