Le rapport annuel d’Afreximbank projette 195 milliards d’euros d’échanges intra-africains pour 2026. Derrière la croissance, une réalité plus complexe : des chaînes de valeur naissent, des instruments fonctionnent, mais l’accord le plus ambitieux du monde avance à des rythmes radicalement différents selon les pays.
Publié le 30 mars dernier, le rapport « African Trade and Economic Outlook 2026 »d’Afreximbank, institution financière multilatérale panafricaine mandatée pour financer et promouvoir les échanges sur le continent, projette que le commerce intra-africain atteindra 230 milliards USD (environ 195 milliards d’euros) en 2026, contre 210 milliards USD (environ 178 milliards d’euros) en 2025.
La progression proche de 10% anticipe une accélération par rapport à la croissance de 7,7% enregistrée l’année précédente. Mais le rapport lui-même pose d’emblée une condition : ce scénario est optimiste, suspendu à une stabilité politique régionale, à une normalisation partielle des tensions commerciales mondiales et à la poursuite d’un cycle de réformes. Cette réserve mérite d’être lue comme une information à part entière.
En avril 2026, l’environnement mondial ne valide pas spontanément cet optimisme. L’escalade protectionniste américaine a perturbé les flux commerciaux mondiaux et amplifié la volatilité des matières premières, qui représentent encore entre 60% et 70% des exportations africaines hors continent. L’Afrique n’est pas directement ciblée, mais elle en absorbe les effets indirects : pression sur les recettes d’exportation, durcissement des conditions de financement externe, fragilisation des partenaires commerciaux asiatiques et européens.
Dans ce contexte précis, le repli vers les marchés régionaux n’est plus seulement une ambition stratégique, c’est une nécessité de résilience. C’est ce que Yemi Kale, économiste en chef d’Afreximbank, formulait dans la préface du rapport : « La ZLECAf fonctionne désormais comme un mécanisme de stabilisation économique dans un monde qui se fragmente. »
Entrée en vigueur en 2019 et opérationnelle depuis 2021, la ZLECAf regroupe 54 des 55 États membres de l’Union africaine. Sur le terrain, les progrès sont mesurables. L’Initiative de commerce guidé, mécanisme pilote du Secrétariat de la ZLECAf pour initier des échanges réels sous les règles de l’accord, couvrait 37 pays à fin 2024. Le Nigeria a rejoint le dispositif en juillet 2024, l’Afrique du Sud en janvier 2024. Leurs premières exportations formelles sous les règles ZLECAf, respectivement câbles et textiles depuis Lagos, réfrigérateurs et machines agricoles depuis Johannesburg, traduisent concrètement le passage d’un accord-cadre à des flux commerciaux enregistrés.
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Côté paiements, le PAPSS — Pan-African Payment and Settlement System, système de règlement en devises locales lancé en 2022 — couvrait 19 pays avec 150 banques commerciales connectées fin 2025, après l’intégration du Maroc et de l’Algérie au second semestre. En juin 2025, la PAPSSCARD, premier schéma de carte de paiement continental, a été lancée pour traiter les paiements de détail sans recourir aux réseaux Visa ou Mastercard. Ce n’est pas anecdotique : les entreprises africaines perdaient chaque année plus de 5 milliards USD (environ 4,238 milliards d’euros) en frais de conversion via des correspondants bancaires externes, selon des estimations d’Afreximbank.
La montée du manufacturier, un signal le plus sous-commenté de 2026
Le volume de 230 milliards compte moins que ce qu’il contient. Selon le rapport d’Afreximbank, les secteurs manufacturier et agroalimentaire représenteraient entre 48 et 50 % des échanges intra-africains en 2026, contre 46% en 2025. Ce glissement, modeste en apparence, marque une rupture avec des décennies de schéma extractif : l’Afrique exportait des matières premières hors du continent et importait des produits transformés. Le commerce intra-africain était lui-même dominé par des produits de faible valeur ajoutée. La progression du manufacturier dans les flux régionaux signale que des chaînes de valeur régionales commencent à se constituer, fragiles, concentrées sur quelques corridors, mais documentées.
Les exemples les plus instructifs se trouvent dans les économies qui avancent le plus vite. En Afrique de l’Est, le Rwanda expédie désormais vers le Ghana du café emballé, de l’huile d’avocat et du miel — des produits transformés, pas des matières premières. La Tanzanie exporte du sisal traité vers le Nigeria et du café torréfié vers l’Algérie. En Afrique du Nord, les filières pharmaceutiques égyptiennes et marocaines approvisionnent de plus en plus les marchés subsahariens.
L’Afrique du Sud reste le moteur dominant : ses exportations intra-africaines atteignaient 31 milliards USD (environ 26,279 milliards d’euros) estimés en 2025 (26,8 % de ses exportations totales) avec l’automobile, l’agro-industrie et les services financiers en tête. Ce sont précisément ces secteurs que la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA), institution analytique basée à Addis-Abeba, identifie dans son rapport 2025 comme les principaux leviers d’une montée productive durable, aux côtés des industries pharmaceutiques et des énergies renouvelables.
Pour les investisseurs et les opérateurs privés, ces dynamiques tracent des zones d’opportunités concrètes. La logistique transfrontalière reste sous-capitalisée sur la quasi-totalité des corridors actifs. L’agroalimentaire transformé constitue le maillon manquant entre une agriculture africaine qui produit et des marchés urbains qui consomment. Les services financiers liés au commerce, notamment l’affacturage et l’assurance-crédit, connaissent une demande croissante que les acteurs locaux peinent à couvrir.
Afreximbank prévoit de porter son financement du commerce à 40 milliards USD (environ 33,9 milliards d’euros) d’ici fin 2026, mais le déficit global du continent est estimé à 100 milliards USD (environ 84,75 milliards d’euros) par an, ce qui laisse un espace commercial considérable pour les institutions régionales et les fonds spécialisés.
Une intégration réelle mais géographiquement fragmentée
Le risque analytique principal dans la lecture des chiffres 2026 est de confondre la croissance des échanges entre les économies les plus avancées avec une intégration continentale. Le commerce intra-africain progresse mais il progresse d’abord entre l’Afrique du Sud, le Kenya, le Nigeria, l’Égypte, le Rwanda et la Côte d’Ivoire. Ces six économies concentrent l’essentiel des flux documentés sous les règles ZLECAf.
Huit pays n’ont pas ratifié l’accord à début 2026, dont la Libye, la Somalie et le Soudan du Sud. Parmi les signataires, plusieurs n’ont pas encore publié leurs listes tarifaires vérifiées, condition nécessaire pour que leurs partenaires accordent des préférences réciproques. La statistique globale de 230 milliards masque donc une géographie bipolaire : une intégration qui fonctionne entre les économies les mieux préparées, et des périphéries qui restent hors circuit.
Les barrières non tarifaires illustrent cette limite mieux que tout autre indicateur. Les droits de douane baissent progressivement, mais les entreprises continuent de se heurter à des délais de frontière, des procédures douanières non harmonisées et des coûts de conformité qui rendent parfois le commerce intra-africain plus cher que les importations depuis l’Asie. La Banque africaine de développement (BAD) estimait qu’il faudrait investir entre 130 milliards et 170 milliards USD (entre 110,2 et 144 milliards d’euros) par an pour combler le déficit d’infrastructures du continent.
Le financement disponible reste inférieur d’environ 70 milliards USD (environ 59,3 milliards d’euros) à ce niveau. Le déficit dans les infrastructures (de transport, d’énergie et des télécoms) entraine des coûts commerciaux en Afrique subsaharienne qui dépassent de 50 % la moyenne mondiale selon la CNUCED. Sur le corridor Abidjan-Lagos, artère commerciale traversant cinq pays d’Afrique de l’Ouest, les travaux de modernisation accusent encore des retards liés à des blocages de financement et à des lenteurs administratives.
Ce tableau commande une lecture sobre des projections 2026. La ZLECAf fonctionne. Elle produit des effets mesurables sur la composition du commerce, sur les paiements, sur les chaînes de valeur de quelques secteurs clés. Mais elle fonctionne principalement là où les États ont investi dans la préparation institutionnelle, où les infrastructures permettent d’acheminer les marchandises et où les entreprises ont accès au financement. Là où ces trois conditions ne sont pas réunies, les 230 milliards USD restent une statistique lointaine. La projection confirme une tendance réelle mais elle ne certifie pas une transformation continentale.