La cheffe de la diplomatie autrichienne, Beate Meinl-Reisinger (photo, gauche), a foulé pour la première fois le sol africain mercredi 15 octobre pour une visite officielle de deux jours en Ouganda, où se tenait la 19e Réunion ministérielle du Mouvement des non-alignés. A Kampala, capitale de ce pays d’Afrique de l’Est, elle a fait d’une pierre deux coups en faisant la promotion de la candidature de son pays à un siège non permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, et en menant des discussions avec des dirigeants africains sur de nouveaux partenariats dans les domaines de la coopération économique et de la sécurité.
Opportunités de déploiement
Environ trois mois auparavant, le président autrichien Alexander van der Bellen a effectué sa première visite d’Etat en Afrique du Sud. Accompagné de 60 chefs d’entreprise, le locataire de la Hofburg a notamment exploré durant quatre jours les opportunités de coopération et d’investissement dans plusieurs secteurs, dont les énergies renouvelables, les technologies, l’agriculture durable, les industries de pointe et la transformation des minerais critiques.
Bien que son économie soit largement ouverte sur l’extérieur et fortement orientée vers l’exportation, l’Autriche est très en retard en Afrique. Si certaines entreprises de ce pays membre de l’Union européenne telles que Verbund (électricité), OMV (pétrole) ou Voestalpine (sidérurgie) se sont déjà aventurées sur quelques marchés du continent, l’écrasante majorité de leurs consœurs ont les yeux rivés sur l’Allemagne et les pays d’Europe centrale et orientale, leur terrain de jeu naturel.
Avec 2,17 milliards d’euros en 2024, les échanges commerciaux entre l’Autriche et l’Afrique subsaharienne ne représentaient que 0,57% de la valeur totale des échanges du pays européen avec le reste du monde, selon les données de Statistics Austria, l’Office fédéral des statistiques. Ce volume est comparable à celui du commerce avec le Canada et place la région au 26ᵉ rang des partenaires commerciaux de l’Autriche. Et un seul pays d’Afrique subsaharienne, l’Afrique du Sud, accapare près de 59% des échanges commerciaux avec la région.
Une stratégie africaine globale en gestation
Aujourd’hui, Vienne veut changer de cap et se joindre à la ruée vers l’Afrique, où de grandes puissances mondiales comme les Etats-Unis et la Chine ainsi que des économies émergentes telles que la Turquie, l’Inde et ou encore le Brésil jouent déjà des coudes sur un marché aux débouchés prometteurs. Dans une déclaration publiée le 1er octobre, le ministère autrichien des Affaires étrangères a annoncé que le gouvernement fédéral a approuvé l’élaboration d’une « stratégie nationale globale pour l’Afrique », qui devrait être soumise au Conseil national (la chambre basse du pouvoir législatif autrichien) en 2026.
« L’Afrique est le continent des opportunités du 21e siècle. Une population jeune et dynamique, des marchés en pleine croissance et de vastes ressources naturelles font de ce continent un partenaire stratégique pour l’Autriche. Ceux qui investissent aujourd’hui dans des partenariats africains investissent dans l’avenir », a argumenté la cheffe de la diplomatie autrichienne en marge de sa visite en Ouganda.
Cette stratégie africaine, dont la mise en œuvre est prévue pour 2027, vise en premier lieu à « garantir un accès à des marchés potentiels pour les entreprises autrichiennes, diversifier les exportations et les chaînes d’approvisionnement, obtenir des contrats dans des secteurs d’avenir ».
Pour le ministre autrichien de l’Économie, Wolfgang Hattmannsdorfer, l’objectif des partenariats prévus avec les pays africains est de doubler le volume des exportations vers le continent et de créer des emplois, tant en Afrique qu’en Autriche.
« L’emploi et la croissance ne sont possibles qu’avec une perspective internationale, car l’Autriche est un champion de l’exportation, gagnant six euros sur dix grâce à ses exportations. C’est pourquoi nous avons besoin de nouveaux horizons, et l’Afrique est l’un de ces horizons », a-t-il expliqué, notant que le renforcement de la présence de Vienne en Afrique est également nécessaire pour sécuriser les chaînes d’approvisionnement en minerais stratégiques.
Ne pas laisser le champ libre à la Chine et la Russie
Selon le dernier rapport du Fonds monétaire international (FMI) sur les perspectives de l’économie mondiale, l’Autriche a été négativement impactée par la hausse des prix de l’énergie, le ralentissement du commerce mondial de marchandises et les faibles performances économiques de l’Europe, et plus particulièrement de l’Allemagne, son premier partenaire commercial. Ce pays, dont l’économie est fortement dépendante de l’activité industrielle, a connu deux années consécutives de récession (-1% en 2023 et 2024). Cette année, il devrait éviter une nouvelle récession et connaître une croissance de 0,3 %, soit un taux parmi les économies les plus faibles de la zone euro. Il est dès lors cohérent que le gouvernement cherche de nouveaux débouchés aux « hidden champions » (champions cachés), des entreprises industrielles autrichiennes centrées sur des marchés de niche à haute valeur ajoutée, comme GREENoneTEC (solaire thermique) et Kapsch (technologies de l’information et des télécommunications), en regardant vers le Sud.
Et last but not least, la stratégie africaine de Vienne perçoit la coopération économique et sécuritaire avec le continent comme une réponse au défi migratoire, alors que ce thème domine toujours le débat public dans le pays et contribue à la présence historiquement élevée de l’extrême droite dans le champ politique.
« Les pressions démographiques et politiques sur le continent sont immenses : sans perspectives et sans soutien ciblé sur le terrain, la pression migratoire sur l’Europe continuera d’augmenter. Nous voulons éviter cela. C’est pourquoi nous menons une politique étrangère active qui renforce la coopération, contient les conflits et favorise la stabilité », a souligné Beate Meinl-Reisinger à Kampala. Dans ce cadre, le gouvernement du chancelier Christian Stocker prévoit notamment de lutter contre les réseaux de traite des êtres humains en Afrique, lancer des programmes retour volontaire ou assisté des migrants et intensifier sa participation aux missions de maintien de la paix et de lutte contre le terrorisme.
Au-delà des propres objectifs de Vienne, qui prévoit de nommer un envoyé spécial pour l’Afrique, la cheffe de la diplomatie autrichienne a par ailleurs fait remarquer que l’engagement croissant de son pays en Afrique vise à renforcer l’influence de l’Europe sur un continent où la Russie et la Chine prennent du galon.
« L’inaction en Afrique laisserait le champ libre à d’autres puissances telles que la Chine ou la Russie. L’Europe ne doit pas se laisser affaiblir par la léthargie de sa politique étrangère », a-t-elle averti, citée par le site d’information Vienna Online.