En avril 2026, la revue Science publie une étude qui
bouscule la compréhension de la violence collective animale. Aaron
Sandel, anthropologue évolutionniste à l’Université du Texas à
Austin, et ses collègues y décrivent la première scission létale
jamais documentée au sein d’un groupe de chimpanzés sauvages
(Pan troglodytes). Les faits se sont déroulés au parc
national de Kibale, en Ouganda, au sein du groupe de Ngogo — le
plus grand jamais répertorié chez cette espèce. L’étude s’appuie
sur 30 années d’observations continues. Ses résultats sont solides,
mais leurs implications pour comprendre la violence humaine restent
à préciser.

Une fracture sociale, puis des morts

Tout commence en 2015, peu après l’avènement d’un nouveau mâle
dominant. Deux clusters distincts émergent progressivement au sein
du même groupe. Le 24 juin 2015, les deux cliques se retrouvent
face à face au centre de leur territoire commun. Plutôt que de se
regrouper comme à leur habitude, le groupe occidental fuit. Le
groupe central le pourchasse. Une période d’évitement de six
semaines s’ensuit — jamais observée auparavant. Ce qui était le
cœur du territoire devient une frontière, patrouillée par les mâles
des deux camps. En 2017, le groupe occidental attaque et blesse
sévèrement le mâle alpha du groupe central — malgré son infériorité
numérique. En 2018, la rupture est définitive : sociale, spatiale,
reproductive. Les femelles des deux groupes refusent même de se
nourrir dans le même figuier.

À partir de 2021, la violence cible les nourrissons. Les
chercheurs observent directement le meurtre de 14 jeunes du groupe
central. Entre 2018 et 2024, les attaques coûtent en moyenne un
mâle adulte et deux nourrissons par an. Un taux qui dépasse
largement ce qui est mesuré pour les conflits entre groupes
distincts. La mortalité réelle est probablement supérieure :
de nombreux individus en bonne santé ont disparu sans laisser de
traces.

La taille du groupe, facteur clé

Pourquoi ce groupe a-t-il explosé ? L’étude identifie plusieurs
facteurs possibles : taille du groupe, changement de mâle dominant,
compétition reproductive, maladie. Pour Cédric Sueur, professeur en
primatologie et directeur de la chaire Conservation et Cultures des
grands singes, un facteur domine : « La taille exceptionnelle
du groupe me semble le plus structurellement déterminant ».
Avec près de 200 individus et plus de 30 mâles adultes, Ngogo
dépassait ce que les réseaux sociaux de chimpanzés peuvent
maintenir de façon cohésive. « Au-delà d’un certain seuil, la
capacité à entretenir des liens d’affiliation avec tous les membres
s’érode mécaniquement », nous explique-t-il par mail. C’est la
contrainte cognitive liée à la taille du groupe social. Les autres
facteurs ont agi comme catalyseurs sur une structure déjà
fragilisée. « C’est cette multiplicité de causes concomitantes
qui rend l’établissement d’une causalité unique si difficile. Nous
n’avons qu’un seul événement à observer, sur une seule
population », souligne Sueur.

Sur la solidité des données, le chercheur se montre sans
ambiguïté. L’absence de nourrissage artificiel constitue « un
progrès méthodologique majeur par rapport aux travaux de Gombe dans
les années 1970 ». À l’époque, Jane Goodall approvisionnait
les chimpanzés pour les observer de près. Cette pratique avait
artificiellement concentré les animaux et exacerbé les tensions —
rendant difficile l’interprétation des comportements agressifs
comme spontanés. Ici, 30 années de suivi sans intervention. «
La solidité du jeu de données, sa durée et la cohérence des
résultats entre plusieurs méthodes d’analyse indépendantes en font
une démonstration très convaincante », conclut Sueur.

Ce que les chimpanzés disent de
nous

C’est là que les résultats deviennent les plus dérangeants.
Sandel et ses collègues suggèrent que des liens relationnels qui
s’effritent peuvent suffire à produire un conflit létal — sans
différence culturelle, ethnique ou idéologique. « Les
dynamiques relationnelles jouent peut-être un rôle causal plus
grand dans les conflits humains qu’on ne le suppose
généralement », écrivent-ils. Sueur partage cette lecture : «
Ce que cette étude montre, c’est que la polarisation d’un
groupe et l’émergence d’une violence collective peuvent survenir
sans marqueurs culturels — sans religion, sans ethnicité, sans
idéologie politique. » Ce mécanisme lui semble « tout à
fait transposable à l’humain, au moins comme substrat évolutif
». De nombreux conflits humains semblent davantage liés à «
l’effondrement de réseaux de confiance locaux qu’à des clivages
idéologiques profonds. Même si ces derniers peuvent les amplifier.
Le saut évolutif n’annule pas le mécanisme de base ; il l’habille
culturellement ».

Ngogo reste un cas hors norme. Mais pour Sueur, il « révèle
un mécanisme universel — la fragmentation des réseaux sociaux sous
pression démographique et compétitive — dans des conditions qui
l’ont rendu exceptionnellement visible. C’est moins une anomalie
qu’une fenêtre rare ouverte sur des processus qui existent
probablement ailleurs ». James Brooks, du Centre allemand de
primatologie, appelle lui aussi à la prudence dans les conclusions.
Il souligne néanmoins que l’étude apporte des informations
essentielles pour modéliser les processus qui sous-tendent ces
événements. Il rappelle enfin l’importance de maintenir des sites
de recherche à long terme sur les espèces menacées.

Source : Aaron A. Sandel et al., “Lethal conflict after group fission in wild
chimpanzees
”. Science 392, 216-220 (2026)