Pendant trente ans, des chercheurs ont suivi une grande communauté de ces primates en Ouganda, les chimpanzés Ngogo, du nom d’une zone du parc national de Kibale. Le groupe est resté longtemps uni, mais la cohésion se fissure à partir de 2015 : les interactions entre membres diminuent, deux blocs sociaux se forment, puis se séparent complètement en 2018. Les deux groupes – « ouest » et « central » – cessent de se reproduire entre eux ; ils arrêtent même de se fréquenter.
« Ce type de scission permanente est extrêmement rare : il ne survient qu’une fois tous les 500 ans », commente auprès de Sciences et Avenir John Mitani, professeur émérite d’anthropologie à l’Université du Michigan et co-signataire de l’étude. Cette donnée, basée sur la génétique, a été mise en évidence par un autre chercheur impliqué dans ce travail sur les singes de Kibale, le scientifique Kevin Langergraber, de l’université de l’Etat d’Arizona : « Il a collecté des excréments de chimpanzés des différents groupes, puis en a déduit la date à laquelle a vécu leur dernier ancêtre commun. C’est une sorte de reconstitution de l’ascendance des chimpanzés », précise à Sciences et Avenir Aaron Sandel, premier signataire de l’étude.
Un déferlement de violence
Loin de s’ignorer, chimpanzés de l’ouest et chimpanzés du centre se rencontrent parfois… dans un déferlement de violence. En quelques années, au moins sept mâles adultes et dix-sept petits ont été tués lors d’attaques coordonnées. Les images filmées par Aaron Sandel (voir vidéo ci-dessous) montrent que le sang-froid fait partie des conditions requises pour faire un bon primatologue ! « Nous essayons de maintenir une distance de 7 à 10 mètres en permanence, décrit ce chercheur de l’université du Texas à Austin. Lors d’une confrontation entre les groupes, nous devons rester immobiles et tenter de ne pas les gêner. À ces moments-là, ils nous ignorent complètement. C’est une question de vie ou de mort pour les chimpanzés, et ils sont tellement concentrés qu’ils nous dépassent parfois sans même nous regarder ».
Le rôle décisif des relations sociales
Ce qu’il faut relever, c’est que les agresseurs et les victimes se connaissaient depuis toujours. Ces chimpanzés avaient grandi ensemble, coopéré, partagé le même territoire. Puis, à la faveur d’une recomposition progressive des relations sociales, ils sont devenus ennemis.
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C’est cette conflictualité qui donne son originalité à l’étude publiée par Science. La scission permanente peut aussi se produire chez d’autres espèces animales, comme les mangoustes rayées, les lions et les loups. Mais dans ces exemples, elle semble réduire les tensions entre les nouveaux groupes, alors que dans le cas des chimpanzés, la tension augmente, jusqu’à conduire à une « guerre civile ». « Je préfère parler de ‘conflit létal consécutif à une fission de groupe’, mais sur le fond vous avez raison, commente John Mitani. Chez ces autres espèces, les groupes se scindent, mais ensuite les membres des deux groupes issus de la fission ne commencent pas à s’entretuer. C’est ce qui rend cette étude scientifique différente. Cela soulève aussi une question avec laquelle j’ai eu du mal à me confronter : pourquoi l’ami d’hier devient-il l’ennemi d’aujourd’hui ? »
Des liens sociaux fragmentés
Pour les auteurs, cette guerre civile entre chimpanzés suggère que des dynamiques relationnelles entre individus suffisent à produire des formes de conflit collectif. Les différences culturelles, souvent invoquées chez l’humain, ne seraient donc pas toujours la cause première, mais parfois une couche supplémentaire.
Avant les idéologies et les discours, il pourrait y avoir un phénomène plus discret : la fragmentation progressive des liens sociaux. « Je veux être prudent dans la manière dont on parle de « guerre civile » — la guerre, et en particulier la guerre civile, ont une signification très précise pour les humains, abonde Aaron Sandel. Mais il existe des parallèles importants. En particulier, je pense que les évolutions des identités de groupe, qui conduisent à la formation de nouveaux groupes et à des conflits meurtriers entre eux, présentent des similitudes avec les conflits internes humains ». Sur la planète des singes, la guerre n’est pas seulement le propre de l’Homme.