Dans un contexte de resserrement financier mondial et de tensions géopolitiques persistantes, l’accès au financement se dégrade pour de nombreux pays africains, au risque de fragiliser durablement leurs trajectoires de développement.

La hausse rapide des coûts d’emprunt redéfinit profondément les marges de manœuvre budgétaires des pays africains. Selon un rapport publié le 14 avril dernier par ONE Data, la plateforme de données de l’ONG ONE Campaign, les coûts d’emprunt sur le continent ont bondi de 91% entre 2020 et 2024, sous l’effet combiné de la pandémie de Covid-19, des tensions sur les taux d’intérêt mondiaux et des chocs géopolitiques.

Dans le détail, le coût moyen de financement est passé de 2,7% à 5,1% en cinq ans, affectant l’ensemble des sources de financement externe. Même les guichets historiquement les plus avantageux n’ont pas été épargnés. Les prêts de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), filiale de la Banque mondiale, ont ainsi vu leur taux moyen grimper de 1,4% à 5,2%, réduisant leur avantage comparatif pour les pays à revenu intermédiaire.

Cette évolution marque une rupture dans l’environnement financier international, où les alternatives se raréfient. Les financements chinois, longtemps perçus comme une option compétitive, ont également vu leurs taux progresser, passant en moyenne de 2,5% à 5,7% sur la période pour les pays africains.

Les pays « mixtes » en première ligne

Les pays disposant à la fois d’un accès aux marchés financiers et à des financements concessionnels — comme le Kenya, le Sénégal, le Bénin ou le Ghana — apparaissent particulièrement vulnérables. Ni suffisamment pauvres pour bénéficier pleinement de financements concessionnels, ni assez solides pour absorber la volatilité des marchés, ils subissent de plein fouet la remontée des taux.

Le rapport souligne que ces « blend countries » sont ceux qui auraient le plus à gagner d’un meilleur accès aux ressources concessionnelles. Entre 2020 et 2024, ils auraient pu économiser jusqu’à 20,8 milliards USD (environ 17,67 milliards d’euros) s’ils avaient mobilisé davantage de financements via des guichets moins coûteux des banques multilatérales de développement.

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En pratique, ces pays continuent pourtant de se financer sur les marchés obligataires internationaux à des coûts nettement plus élevés, faute de volumes suffisants de prêts concessionnels. Cette contrainte accentue le poids du service de la dette et limite les capacités d’investissement, notamment dans les infrastructures et le capital humain.

Un effet d’éviction sur les dépenses sociales

Au-delà des équilibres macroéconomiques, la hausse des coûts d’emprunt produit déjà des effets tangibles sur les politiques publiques. L’augmentation des charges d’intérêt réduit les ressources disponibles pour financer les secteurs sociaux, dans un contexte déjà marqué par la baisse de l’aide internationale et la hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires.

Le rapport met en garde contre un effet d’éviction croissant : les dépenses liées au service de la dette grignotent les budgets consacrés à la santé, à l’éducation ou à la protection sociale. Cette dynamique intervient alors que les besoins restent élevés, notamment dans les pays les plus fragiles ou exposés aux chocs climatiques.

Les conséquences humaines commencent déjà à apparaître. En 2025, le nombre d’enfants décédés avant l’âge de cinq ans aurait augmenté pour la première fois depuis le début du siècle. Parallèlement, entre 638 et 720 millions de personnes ont souffert de la faim en 2024, une situation susceptible de s’aggraver sous l’effet des tensions inflationnistes.

Le risque d’un choc géopolitique supplémentaire

À ces fragilités s’ajoute un environnement international incertain. Le conflit opposant l’Iran, les États-Unis et Israël constitue un facteur de risque supplémentaire pour les économies en développement. Deux scénarios se dessinent : une remontée des taux d’intérêt liée à une inflation tirée par les matières premières, ou un ralentissement de la croissance mondiale affectant les recettes d’exportation.

Dans les deux cas, l’effet est similaire : une contraction de l’espace budgétaire à un moment où les États ont besoin de ressources accrues pour soutenir leurs économies et leurs populations.

Face à cette situation, le rapport plaide pour un renforcement du rôle des banques multilatérales de développement, une meilleure adaptation des instruments financiers aux besoins des pays et une réforme des mécanismes de restructuration de la dette. Il souligne également l’importance de préserver les conditions préférentielles offertes par l’Association internationale de développement (IDA), principal guichet concessionnel pour les pays les plus pauvres.

En creux, c’est toute l’architecture du financement du développement qui est interrogée. Alors que les besoins d’investissement restent massifs, la capacité des pays africains à mobiliser des ressources à des conditions soutenables apparaît plus que jamais comme un enjeu central.