par Giulia Paravicini et Reade Levinson

L’Ethiopie
abrite un camp d’entraînement secret pour des milliers de
combattants des Forces de soutien rapide (FSR), organisation
paramilitaire en guerre contre l’armée soudanaise, a établi une
enquête de Reuters, venant confirmer l’implication accrue de
puissances régionales dans l’un des conflits les plus meurtriers
au monde.

Il s’agit de la première preuve tangible du rôle joué par
l’Ethiopie dans la guerre civile au Soudan, déclenchée en avril
2023 par une querelle de pouvoir entre l’armée et les FSR, jadis
alliées, qui divergeaient sur les contours d’une transition vers
un régime civil, quatre ans après la chute d’Omar el Béchir.

Huit sources, dont un représentant de haut rang du
gouvernement éthiopien, ont déclaré que les Emirats arabes unis
ont financé la construction de ce camp d’entraînement, pour
lequel les EAU ont également fourni des instructeurs militaires
et apporté un soutien logistique. Une note interne des services
de sécurité éthiopiens et un câble diplomatique, que Reuters a
pu consulter, font également état d’éléments concordants.

Reuters n’a pas pu vérifier de manière indépendante
l’implication des Emirats arabes unis dans le projet, ni
l’objectif du camp. L’agence a choisi de ne pas révéler le pays
émetteur du câble diplomatique afin de protéger la source.

Sollicité pour un commentaire, le ministère émirati des
Affaires étrangères a déclaré qu’il n’était pas partie prenante
au conflit au Soudan ni impliqué d' »une quelconque manière » dans
les hostilités.

Des millions de réfugiés ont fui le Soudan depuis le début
de la guerre, qui a provoqué une vaste famine et donné lieu à
des atrocités à caractère ethnique.

L’armée soudanaise et les FSR bénéficient toutes deux de
soutiens internationaux, alimentant le conflit et les risques
d’un embrasement vers les pays voisins.

SOUTIEN D’ABOU DHABI

Reuters s’est entretenu avec quinze sources au fait des
travaux et des opérations du camp militaire, dont des
représentants et diplomates éthiopiens. L’agence a également
analysé des images satellite de la zone, dans la région de
Benishangul-Gumuz, frontalière du Soudan, dans l’ouest de
l’Ethiopie.

Des informations communiquées par deux représentants du
renseignement éthiopien et les images satellite corroborent des
détails contenus dans le mémo sécuritaire et le câble
diplomatique.

Les images montrent l’ampleur des travaux, dont les derniers
en date ont été effectués au cours des dernières semaines, ainsi
que la construction d’un centre de contrôle de drones dans
l’aéroport d’Asosa, situé à une cinquantaine de kilomètres de
là. Une activité accrue a été constatée en octobre dernier.

Ni le porte-parole du gouvernement éthiopien, ni l’armée
éthiopienne, ni les FSR n’ont répondu à des demandes détaillées
de commentaires effectuées par Reuters à propos des informations
recueillies dans le cadre de cette enquête.

Emirats arabes unis et Ethiopie ont publié le 6 janvier une
déclaration commune dans laquelle ils ont appelé à un
cessez-le-feu au Soudan et célébré également des liens
contribuant selon eux à la protection sécuritaire de leurs deux
pays.

Aucun commentaire n’a été obtenu auprès de l’armée
soudanaise.

Selon la note des services de sécurité éthiopiens consultée
par Reuters, quelque 4.300 combattants des FSR effectuaient
début janvier une formation dans ce camp. « Les soutiens
logistique et militaire sont fournis par les EAU », est-il écrit.

L’armée soudanaise a accusé par le passé les Emirats arabes
unis de fournir des armes aux FSR, une accusation que des
experts de l’Onu et des élus américains ont jugé crédible.

Abou Dhabi est un allié important du gouvernement du Premier
ministre éthiopien Abiy Ahmed depuis le début de son mandat en
2018 et a noué depuis une alliance militaire avec Addis-Abeba.

RENFORTS AU FRONT DANS L’ETAT DU NIL BLEU

Six représentants ont déclaré que les recrues du camp
étaient principalement des Éthiopiens, mais aussi des
ressortissants sud-soudanais et soudanais, dont des membres du
SPLM-N, principal groupe rebelle de l’Etat soudanais du Nil
Bleu.

Reuters n’a pas pu établir indépendamment qui se trouvait
dans le camp et les conditions de recrutement. Un représentant
de haut rang du SPLM-N, qui a refusé d’être identifié, a nié une
quelconque présence du groupe en Ethiopie.

D’après les six représentants, les recrues du camp devraient
se joindre aux combattants des FSR opposés aux soldats soudanais
dans l’Etat du Nil Bleu, devenu une ligne de front importante
pour le contrôle du Soudan. Deux des représentants ont déclaré
que des centaines de recrues ont déjà traversé la frontière ces
dernières semaines afin de soutenir les FSR au Nil Bleu.

Il est écrit dans la note sécuritaire interne des services
éthiopiens que le général Getachew Gudina, chef du département
du renseignement de défense de l’armée éthiopienne, a été chargé
de la mise en place du camp. Un représentant de haut rang du
gouvernement éthiopien et quatre sources diplomatiques et
sécuritaires ont confirmé le rôle du général dans ce projet.
Getachew Gudina n’a pas répondu à une demande de commentaire.

Le camp a été installé près de Menge, dans des terres
forestières situées à un peu plus d’une trentaine de kilomètres
de la frontière, une zone stratégique à l’intersection entre
l’Ethiopie, le Soudan et le Sud-Soudan, selon les images
satellite et le câble diplomatique.

De premiers signes d’activité ont été constatés dans la zone
en avril dernier, avec un défrichage et la construction de
petits bâtiments au nord de ce qui est par la suite devenu le
camp d’entraînement, dont les travaux ont débuté en octobre.

CAPABLE D’ACCUEILLIR 10.000 COMBATTANTS

Le câble diplomatique, qui date de novembre, décrit le camp
comme capable d’accueillir jusqu’à 10.000 combattants et note
que l’activité sur place a commencé le mois précédent avec
l’arrivée de dizaines de camions, d’unités des FSR et
d’instructeurs militaires des Emirats arabes unis.

Deux des représentants ont dit avoir aperçu des camions
affichant le logo de l’entreprise émiratie de logistique Gorica
Group traverser la ville d’Asosa en direction du camp en octobre
dernier. Gorica n’a pas répondu à une demande de commentaire.

Le 17 novembre, plus d’une cinquantaine de camions
transportant des recrues ont parcouru les chemins de terre de
cette région isolée, ont déclaré deux représentants militaires
de haut rang, témoins du passage de ce convoi. Ils ont estimé
entre 50 et 60 le nombre d’apprentis combattants se trouvant
dans chaque camion.

Une image satellite datant du 24 novembre dernier montre au
moins dix-huit camions présents sur les lieux. La taille et la
forme de ces véhicules correspondent à des modèles utilisés
fréquemment par l’armée éthiopienne et ses alliés pour
transporter des soldats, montre une analyse effectuée par
Reuters. L’agence n’a pas pu vérifier ce que les camions
contenaient ni établir s’il s’agissait des mêmes véhicules
signalés par les représentants militaires.

Le développement des lieux s’est poursuivi en janvier,
montre une image prise le 22 janvier par la firme américaine de
technologie spatiale Vantor, avec un défrichage supplémentaire
au nord du camp principal et des dizaines de conteneurs
maritimes visibles autour du camp. Un représentant de haut rang
du gouvernement éthiopien a déclaré que des travaux étaient en
cours, sans en dire davantage sur les plans de construction.

(Giulia Paravicini à Nairobi et Reade Levinson à Londres, avec
la contribution d’Alexander Dziadosz, Nafisa Eltahir et Ahmed
Shalaby au Caire, David Lewis à Londres; version française Jean
Terzian, édité par Blandine Hénault)