Selon le Sub-Saharan Africa Investment Banking Review publié par LSEG Data & Analytics, les émissions obligataires internationales domiciliées en Côte d’Ivoire ont représenté 35,8% des 32,7 milliards de dollars levés en Afrique subsaharienne en 2025. Abidjan devance ainsi Johannesburg, qui concentre 20,6% des émissions (6,7 milliards de dollars), et Lagos, dont la part s’est limitée à 10,7% (3,5 milliards de dollars). Il est important de préciser que ce classement repose sur le lieu de domiciliation juridique des émissions et inclut donc les obligations émises par des institutions multilatérales basées dans le pays. Il ne mesure ni la nationalité économique finale des emprunteurs, ni l’origine ultime des projets financés. Cette distinction est essentielle pour comprendre la portée réelle de la performance ivoirienne.
Pendant près de vingt ans, l’Afrique du Sud a largement dominé les émissions obligataires internationales en Afrique subsaharienne, grâce à la profondeur de ses marchés financiers, à la sophistication de son secteur bancaire et à la présence de grands émetteurs souverains et corporatifs.
Le Nigeria, de son côté, a fortement emprunté sur les marchés internationaux entre 2013 et 2019, levant des dizaines de milliards de dollars pour financer ses infrastructures et combler ses déficits budgétaires. L’ascension d’Abidjan en 2025 s’inscrit donc dans un contexte particulier : l’Afrique du Sud traverse une période de stagnation économique et d’incertitude politique, tandis que le Nigeria a volontairement réduit son recours aux eurobonds, confronté à des contraintes macroéconomiques sévères. La nouvelle hiérarchie observée ne traduit pas un effondrement de ces grandes économies, mais plutôt une recomposition des rôles financiers au sein du continent.
La BAD, moteur central de la montée en puissance d’Abidjan
Le facteur déterminant de la première place d’Abidjan est, sans conteste, l’activité de la Banque africaine de développement (BAD), installée dans le quartier du Plateau depuis sa création en 1964.
En 2025, la BAD a réalisé deux émissions majeures en dollars : 2,99 milliards en juin et 1,99 milliard en mars. À elles seules, ces deux opérations représentent plus de 40% du volume total des émissions domiciliées en Côte d’Ivoire sur l’année.
Institution multilatérale de premier plan, la BAD bénéficie d’une notation AAA de la part des principales agences de notation. Cette qualité de signature lui permet d’emprunter sur les marchés internationaux à des conditions très favorables, proches de celles des États les plus solvables, avant de prêter ces fonds aux pays africains et au secteur privé pour financer des projets de développement. En concentrant ses émissions depuis son siège d’Abidjan, la BAD a progressivement renforcé la visibilité de la place ivoirienne auprès des investisseurs internationaux. Les grandes banques d’investissement mondiales — Citi, JP Morgan, Deutsche Bank notamment — sont régulièrement impliquées dans la structuration et la distribution de ces obligations, contribuant à ancrer Abidjan dans les circuits mondiaux de la finance obligataire.
Au-delà des grandes émissions en dollars, la BAD a adopté une stratégie de financement très diversifiée. En 2025 et début de 2026, elle a émis des obligations dans plusieurs devises : dollar de Hong Kong, livre sterling, naira nigérian, dong vietnamien, ainsi que des obligations en dollars à très long terme. Cette diversification répond à plusieurs objectifs. Elle permet à la banque d’optimiser ses coûts de financement, d’élargir sa base d’investisseurs et de renforcer sa présence sur différents marchés régionaux. Elle contribue aussi à positionner Abidjan comme une plateforme d’émission crédible et techniquement reconnue, familière des investisseurs asiatiques, européens et africains, même si les projets financés sont répartis sur l’ensemble du continent.
La stabilité du franc CFA
La performance d’Abidjan ne repose toutefois pas uniquement sur la BAD. En mars 2025, l’État ivoirien a levé 1,71 milliard de dollars sur les marchés internationaux, signant l’une des plus importantes émissions souveraines de l’année en Afrique subsaharienne. Cette opération témoigne d’une amélioration progressive de la perception du risque ivoirien par les investisseurs. Depuis la crise post-électorale de 2010-2011 et la restructuration de sa dette extérieure, la Côte d’Ivoire a affiché une croissance économique soutenue, proche de 7 % par an en moyenne au cours de la dernière décennie. Cette dynamique repose sur la production de cacao — le pays représente environ 40 % de l’offre mondiale —, la diversification agricole, les investissements dans les infrastructures et le développement de nouveaux secteurs, tels que l’agro-industrie et les télécommunications.
La stabilité du franc CFA, arrimé à l’euro au sein de l’UEMOA, constitue également un facteur rassurant pour les investisseurs internationaux, en contraste avec la forte volatilité du naira nigérian ces dernières années.
Les autorités ivoiriennes ambitionnent de faire d’Abidjan un grand pôle financier régional, en s’appuyant sur la présence de la BAD, de la BRVM — bourse régionale commune à huit pays — et sur un secteur bancaire en modernisation. Dans les faits, Abidjan s’impose aujourd’hui surtout comme un hub spécialisé dans l’émission obligataire internationale, plutôt que comme une place financière couvrant l’ensemble des activités sophistiquées des grands centres mondiaux. Les marchés d’actions restent relativement peu profonds, les produits dérivés et la gestion d’actifs demeurent limités, et la domination actuelle repose largement sur un acteur institutionnel unique. La consolidation du statut d’Abidjan passera donc par l’attraction d’autres institutions financières régionales, le développement d’un marché secondaire plus liquide et une ouverture accrue aux émetteurs privés.
Nigeria : un repli contraint, pas un déclin
La position modeste du Nigeria en 2025 — 3,5 milliards de dollars levés sur les marchés internationaux — ne traduit pas un effondrement de sa puissance financière, mais un repli stratégique sous contrainte. Le pays fait face à une dette coûteuse, à une forte dépréciation du naira et à des déficits budgétaires persistants, ce qui rend les émissions en devises étrangères particulièrement onéreuses. Les autorités nigérianes ont donc cherché à limiter leur exposition aux eurobonds, tout en privilégiant le financement domestique et les prêts concessionnels. Malgré cela, le Nigeria demeure le principal centre financier d’Afrique de l’Ouest dans de nombreux domaines : les banques régionales, le capital-investissement, la fintech et les marchés financiers domestiques.
Les réformes engagées depuis 2023 — suppression des subventions sur les carburants, ajustement du régime de change, efforts d’élargissement de l’assiette fiscale — pourraient, à moyen terme, restaurer la confiance des investisseurs internationaux et permettre un retour plus marqué sur les marchés obligataires. L’émergence d’Abidjan comme première place d’émission obligataire internationale en Afrique subsaharienne ne signifie pas un transfert définitif du leadership économique régional. Elle reflète plutôt une spécialisation croissante des places financières africaines. Abidjan se positionne comme une plateforme stable et crédible pour les émissions obligataires internationales, Lagos reste le cœur économique et entrepreneurial de l’Afrique de l’Ouest, et Johannesburg reste la place financière la plus sophistiquée du continent.