Les présidents français et polonais se rencontrent ce lundi 20 avril à Gdansk, en Pologne.Emmanuel Macron et Donald Tusk entendent renforcer la coopération franco-polonaise sur fond de dissuasion nucléaire.Pour décrypter la stratégie française en Europe en la matière, TF1info a interrogé Etienne Marcuz, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.

Jusqu’où ira la stratégie de défense française en Europe ? Emmanuel Macron rencontre le Premier ministre polonais Donald Tusk lundi 20 avril à Gdansk, en Pologne. Au cœur de leurs discussions : la dissuasion nucléaire « avancée » proposée le 2 mars par Emmanuel Macron à huit pays européens, Allemagne et Pologne en tête.

Les deux dirigeants entendent renforcer la coopération franco-polonaise pour une Europe plus « forte » et plus « souveraine » face à la Russie et aux États-Unis. Emmanuel Macron et Donald Tusk vont notamment discuter d’une possible « participation conventionnelle » de la Pologne à la dissuasion française, même si la France restera souveraine dans l’emploi de la force, a précisé l’Élysée.

Pour le chercheur Etienne Marcuz, sollicité par TF1info, l’évolution de la dissuasion française « dans la profondeur du continent européen », selon les mots d’Emmanuel Macron, n’est pas à confondre avec un « partage » ou une « extension » de la dissuasion nucléaire française. 

Inclure la Pologne, le Royaume-Uni, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark dans les opérations nucléaires françaises permet d’envoyer « un signal à nos adversaires » pour afficher « un lien particulièrement affirmé avec ces États », explique le chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique. Ainsi, en cas d’attaque ennemie, ces pays « peuvent être inclus dans nos intérêts vitaux », détaille Etienne Marcuz. 

La Russie fait la même chose et va même plus loin, puisqu’elle déploie des armes nucléaires en BiélorussieEtienne Marcuz, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique

Concrètement, comment la dissuasion nucléaire française pourrait-elle se déployer dans les huit pays européens ?

Etienne Marcuz : En cas de guerre, l’idée est notamment d’être en capacité de déployer nos forces stratégiques sur ces territoires avec les armes nucléaires. En temps de paix, cela peut simplement consister à envoyer régulièrement nos forces stratégiques pour faire ce qu’on appelle du signalement. 

Déployer régulièrement des Rafale à l’étranger permet aux pilotes français de s’exercer, mais aussi aux personnels militaires locaux de s’entraîner, par exemple, à les ravitailler, faire de la maintenance en condition opérationnelle. Ainsi, en cas de crise, si les avions sont déployés, ils pourront être maintenus en service une fois sur place.

Ce qui est également possible, c’est de déployer les Rafale avec des maquettes d’armes nucléaires. Ce ne sont pas de vrais missiles, mais des missiles qui sont utilisés pour les exercices. Cela constituerait un signal politique très fort car cela montrerait vraiment les Rafale avec les armes, même si elles sont factices. Visuellement, c’est puissant. Et ça permet, là aussi, aux personnels sur place de s’habituer à les voir.

Où en est-on dans l’avancement de cette stratégie de coopération ? 

C’est encore au stade de discussion. Techniquement, il n’y a pas grand-chose qui s’oppose à ce qu’on puisse faire ce genre de manœuvre. Il s’agit avant tout de problématiques de communication. Mais il est tout à fait possible de déployer des Rafale en Belgique, en Allemagne, ou en Suède. En ce moment, par exemple, certains le sont dans les pays baltes. Donc, c’est d’ores et déjà faisable. Maintenant, il faut créer le cadre législatif et opérationnel pour formaliser ce type de déploiement.

Un tel déploiement en Pologne pourrait-il faire craindre une escalade des tensions avec la Russie ?

Non, parce que la Russie fait la même chose et va même plus loin, puisqu’elle déploie des armes nucléaires en Biélorussie. Donc, elle peut difficilement s’opposer à ce type de manœuvre, puisqu’elle le fait elle-même. Sachant qu’on ne va pas, nous, déployer d’armes nucléaires en temps de paix sur le territoire de la Pologne ou de la Suède. C’est moins escalatoire que ce que font les Russes en Biélorussie. Ils vont sûrement exprimer leur mécontentement, mais ça n’ira probablement pas plus loin. 

Les Russes maîtrisent très bien la dialectique nucléaire. De fait, ils savent que, justement, la dissuasion nucléaire est faite pour éviter la montée aux extrêmes. Donc, cela sert avant tout à marquer le fait qu’un adversaire, donc la Russie, s’approcherait trop dangereusement de nos intérêts vitaux. En réalité, en déployant nos Rafale à l’étranger, on leur montre qu’on s’approche d’un seuil dangereux, et c’est généralement ce qui permet une désescalade en montrant notre détermination.

Lilia FERNANDEZ