La dépendance de l’industrie minière africaine aux intrants importés reste un point de fragilité structurel, alors même que le continent s’impose comme un fournisseur clé de minerais critiques pour la transition énergétique.

La semaine dernière, le négociant zambien d’intrants miniers, Kemcore, a annoncé la construction d’unités de production en Afrique, dont une usine à 103 millions USD (environ 87,6 millions d’euros) au Botswana. L’objectif est de localiser la fabrication de produits chimiques essentiels, et de réduire l’exposition des opérateurs miniers aux chocs extérieurs.

L’installation botswanaise doit entrer en service à la mi-2026 et cibler directement la copperbelt, en approvisionnant les producteurs de cuivre et de cobalt en Zambie ainsi qu’en République démocratique du Congo (RDC). Elle produira du sodium metabisulfite, du sodium hydrosulfure, et des collecteurs de flottation comme les xanthates, indispensables au traitement des minerais. La capacité atteindra 57 500 tonnes par an dès 2027, avant de monter à 250 000 tonnes en 2032, soit environ 25% de la demande africaine.

En Angola, une autre unité, déjà financée et liée à un projet de terres rares, produira 88 000 tonnes d’acide sulfurique et 50 000 tonnes de chaux caustique par an. À terme, Kemcore vise 25 % d’un marché continental estimé à 500 millions USD (environ 425 millions d’euros).

Une réponse à une dépendance structurelle et exposée aux chocs

Avec cette expansion, l’entreprise veut corriger un déséquilibre structurel qui voit l’Afrique exporter des minerais, mais importer une bonne partie des produits nécessaires à leur transformation. Le cuivre et le cobalt, dont la Zambie et la RDC concentrent une large part de la production, nécessitent des intrants chimiques aujourd’hui majoritairement importés de Chine et du Moyen-Orient. Cette organisation expose toute la chaîne de valeur à des risques exogènes.

Des perturbations récentes en donnent une illustration directe. Le conflit en Iran a affecté les flux de soufre, matière première essentielle pour produire de l’acide sulfurique, provoquant une hausse des prix observée notamment au port de Dar es Salaam. Ce type de choc externe se répercute immédiatement sur les coûts d’exploitation des mines africaines. Il révèle une dépendance qui ne tient pas à l’absence de ressources locales, mais à un déficit de capacités industrielles intermédiaires.

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En produisant localement, Kemcore cherche à raccourcir les chaînes logistiques, à sécuriser l’accès aux intrants et à lisser les coûts. Elle avance un potentiel de réduction pouvant atteindre 35% pour les opérateurs. Mais au-delà du gain économique, l’enjeu est industriel. Il s’agit de capter une part de la valeur aujourd’hui externalisée, sans modifier la nature des ressources exploitées.

Cette approche reste toutefois ciblée. Même à pleine capacité, l’usine botswanaise ne couvrira qu’un quart de la demande africaine. Elle réduit la dépendance, sans la supprimer. Elle introduit une capacité locale, sans constituer à elle seule un écosystème industriel complet. Le projet marque donc une inflexion, mais pas une rupture. Il s’inscrit dans une dynamique plus large de repositionnement des chaînes de valeur.

A travers son programme de transformation économique, le Botswana cherche à structurer des activités industrielles en aval du secteur extractif. Le projet de Kemcore, qui a sécurisé son foncier et avancé dans ses procédures environnementales, s’intègre dans cette logique de diversification. Il pourrait générer des emplois, des recettes fiscales et renforcer les chaînes d’approvisionnement régionales.

Un intérêt géopolitique encore naissant

L’initiative attise également un intérêt géopolitique. Des agences américaines ont manifesté un intérêt préliminaire, dans un contexte où Washington cherche à réduire l’influence de la Chine sur les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Aucun engagement n’est acté, mais cette attention souligne que la transformation locale devient un enjeu stratégique, au-delà de la seule extraction.

Le financement du projet devrait néanmoins rester majoritairement africain, ce qui distingue cette initiative de modèles plus dépendants de capitaux extérieurs. Fondée en 2007 comme société de négoce, Kemcore évolue ainsi vers un modèle intégré, combinant distribution et production, en s’appuyant sur un ancrage régional déjà établi.

La compétitivité des unités locales face aux importations dépendra notamment des coûts énergétiques et logistiques. La montée en puissance devra suivre la demande réelle en minerais critiques, et la multiplication de projets similaires sera nécessaire pour créer un effet d’échelle.