Afin de renforcer la formation en mathématiques avancées en Afrique subsaharienne francophone, le professeur retraité du Département de mathématiques et de statistique de l’Université de Montréal Yvan Saint-Aubin a offert cet hiver un cours en ligne sur la théorie de la représentation des groupes finis. Plus qu’un simple transfert de connaissances, l’initiative visait à répondre à un enjeu fondamental: harmoniser les bases de formation dans cette région du globe afin de permettre une spécialisation en mathématiques aux participants.
Malgré son importance en mathématiques, la formation structurée en théorie des représentations – discipline qui permet de traduire des problèmes d’algèbre abstraite en problèmes d’algèbre linéaire et qui est omniprésente en mathématiques et en physique – demeure historiquement limitée en Afrique subsaharienne.
«Cette situation n’est pas liée à un manque de rigueur ou de compétences locales, explique Yvan Saint‑Aubin, mais bien à des réalités structurelles. Dans plusieurs universités africaines, les départements de mathématiques sont de petite taille et doivent composer avec un nombre limité de professeurs et d’étudiants. Il est donc difficile d’offrir des cours plus avancés dans un domaine précis, ce qui entraîne une formation parfois plus fragmentaire.»
Cette constatation a été faite, à l’origine, par le Centre international de mathématiques pures et appliquées, qui a tenu des écoles d’été en Afrique. Yvan Saint-Aubin a été sensibilisé à cette réalité par l’un de ses étudiants de maîtrise aujourd’hui diplômé, Alexis Langlois-Rémillard, qui a participé à l’organisation d’une des écoles d’été au Burkina Faso. C’est dans ce contexte qu’un cours en ligne, donné par un professeur reconnu pour son grand sens pédagogique, a vu le jour.
PRAXIS, le Centre de développement professionnel de la Faculté des arts et des sciences de l’UdeM, a accepté d’héberger le cours du professeur Saint-Aubin sur sa plateforme, qui a servi de socle à la formation. Cette infrastructure a permis de diffuser les contenus pédagogiques et d’assurer une continuité des apprentissages sur plusieurs mois, malgré l’éloignement géographique des participants. Le Centre de recherches mathématiques a appuyé financièrement le projet.
Des défis culturels et technologiques
Malgré sa quarantaine d’années d’expérience en enseignement, Yvan Saint-Aubin a dû modifier quelques-unes de ses approches pédagogiques. «Assez rapidement, je me suis rendu compte de la différence culturelle des étudiants et étudiantes que j’avais devant moi. Ce sont des gens très polis, qui accordent beaucoup d’importance à la hiérarchie. Ils étaient très sérieux dans leur démarche et n’osaient pas poser de questions. Ce qui est à l’opposé de notre communauté étudiante, qui prend facilement la parole en classe», raconte-t-il.
L’étendue des profils a représenté un défi de taille pour le professeur, qui s’adressait à des personnes de 10 pays d’un autre continent, dont une au postdoctorat au Japon. Il devait présenter sa matière à un bassin d’étudiantes et d’étudiants dont les parcours s’étendaient de la fin des études de premier cycle au postdoctorat. Le niveau de préparation variait considérablement d’une personne à l’autre et les fondements théoriques nécessaires pour suivre pleinement des formations spécialisées n’étaient pas toujours acquis de manière uniforme. L’adaptation a été la clé pour aider chacune d’elles à réussir.
La fracture numérique s’est également manifestée dans l’usage des outils pédagogiques. Certaines plateformes ou fonctionnalités, courantes dans les universités nord‑américaines, se sont révélées trop complexes ou peu adaptées au contexte. Yvan Saint-Aubin a dû simplifier la logistique, renoncer à certains exercices, tels les travaux pratiques, et privilégier des moyens de communication plus accessibles, comme WhatsApp, pour le partage de documents. «On ne peut pas forcer des modèles qui fonctionnent chez nous sans tenir compte des réalités locales», constate‑t‑il. Alors que la majorité assistait aux séances au moyen d’un téléphone intelligent plutôt que d’un ordinateur, ce qui a influencé la manière même d’enseigner, le professeur se devait d’écrire plus gros, de ralentir le rythme et de privilégier des supports lisibles sur de petits écrans.
Vers une structuration à long terme
Malgré ces défis, l’expérience a connu un beau succès. La persévérance des étudiants et étudiantes, la qualité des travaux soumis et les nombreuses rétroactions positives ont démontré qu’une diffusion des savoirs plus poussés peut renforcer les capacités locales et nourrir une dynamique collective. Plusieurs participants y ont vu une étape déterminante dans leur parcours, voire un point d’ancrage pour développer la recherche au sein de leur établissement.
Pour l’avenir, la perspective s’inscrit dans la continuité: Yvan Saint-Aubin estime important d’instaurer des cours offerts régulièrement, de mettre sur pied des séminaires de recherche accessibles à distance, le tout pour consolider les réseaux scientifiques existants afin que des scientifiques africains puissent éventuellement assurer la formation.
La technologie, bien qu’imparfaite, demeure un levier incontournable pour relier les communautés éloignées et faire circuler les connaissances là où elles peuvent avoir le plus de portée. Lentement, mais sûrement, ces initiatives posent les bases d’un écosystème scientifique plus équitable où l’accès au savoir devient un moteur de développement collectif.