Le réchauffement des océans s’accélère, et l’Afrique en paie le
prix. Une étude publiée dans la revue Communications Earth &
Environment
par le Dr Franck Eitel Kemgang Ghomsi,
chercheur postdoctoral au Centre Nansen-Tutu pour la recherche
environnementale marine, au sein du département d’océanographie de
l’Université du Cap (Afrique du Sud), révèle que l’El Niño
2023-2024 a déclenché la plus forte anomalie du niveau de la mer
jamais mesurée dans les eaux entourant le continent africain. Elle
surpasse même l’événement de 1997-1998, celui qui avait provoqué
sécheresses catastrophiques en Asie du Sud-Est, inondations
massives en Amérique du Sud et perturbations climatiques sur tous
les continents.

Les résultats, fondés sur plus de trois décennies de données
satellitaires, suggèrent que les côtes africaines entrent dans une
phase inédite de vulnérabilité. Pour William Llovel, chercheur CNRS
au Laboratoire d’Océanographie Physique et Spatiale de l’Université
de Bretagne Occidentale à Brest, spécialiste du niveau de la mer,
les conclusions de cette étude devraient être confirmées. « De
prochaines études pourront confirmer ces résultats avec des outils
complémentaires à l’altimétrie spatiale, notamment à l’aide de la
modélisation numérique. », nous confie-t-il.

L’équipe a analysé les données d’altimétrie satellitaire
couvrant la période 1993-2024, sur l’ensemble des domaines
maritimes africains : océan Atlantique, océan Indien, mer
Méditerranée, mer Rouge et leurs mers adjacentes. Le niveau
régional de la mer a progressé de 11,26 cm depuis 1993, à un rythme
dépassant la moyenne mondiale. Et avec une accélération de 0,14 mm
par an², supérieure à celle observée à l’échelle globale. En
isolant l’effet des cycles climatiques naturels, les chercheurs
mesurent une anomalie de 27 mm lors de l’El Niño 2023-2024, contre
19 mm en 1997-1998. La chaleur accumulée à la surface des océans
explique plus de 70 % de cette hausse.

Un océan sous fièvre

L’expansion thermique de l’eau, gonflée par la chaleur,
constitue le principal mécanisme physique à l’œuvre. Ce que l’étude
met surtout en lumière, c’est un phénomène de préconditionnement
océanique. Concrètement, avant même le déclenchement de l’El Niño,
l’océan avait déjà accumulé des quantités anormales de chaleur dans
ses 300 premiers mètres. Trois autres modes climatiques, le dipôle
de l’océan Indien, l’El Niño atlantique et l’indice tropical de
l’Atlantique Nord, avaient simultanément atteint des niveaux
records, amplifiant la réponse océanique bien au-delà de ce que la
seule intensité de l’El Niño aurait produit. Les vents
habituellement responsables de la remontée des eaux froides
profondes le long des côtes se sont effondrés. La stratification
verticale de l’océan, devenue extrême, a agi comme un couvercle.
Elle a piégé la chaleur en surface et quadruplé le contenu
calorifique des couches supérieures par rapport aux événements
précédents.

Comprendre la part du changement climatique dans ce mécanisme
reste un défi. « On a encore la variabilité naturelle du
climat, notamment El Niño, qui nous empêche de bien détecter cette
origine anthropique régionalement », souligne William Llovel.
Ce mécanisme est-il appelé à devenir la norme ? Llovel tempère :
« On s’attend à ce que les océans se réchauffent en réponse au
changement climatique. Mais est-ce que ce préconditionnement va
être prépondérant dans les décennies à venir ? Je n’ai pas la
réponse à cette question aujourd’hui. La communauté scientifique
devra apporter des réponses à cette question. »

Un tournant en 2009

L’étude identifie un point d’inflexion statistiquement robuste
autour de 2009. Le rythme de la montée des eaux a bondi de 73 %,
passant de 2,72 à 4,70 mm par an. La seule période 2023-2024 a
contribué à près d’un cinquième de l’ensemble de la hausse
enregistrée depuis 1993. Ce basculement est-il réversible ? Llovel
observe des signaux qui convergent : « On l’observe aussi avec
une accélération de la fonte du Groenland, une sécheresse énorme en
Amazonie vers 2010, tout concorde pour nous dire que c’est un lien
avec le réchauffement climatique. » Mais il refuse de conclure
à l’irréversibilité. « Il y a des signaux qui convergent, mais
on n’a pas la précision nécessaire pour l’attester clairement.
»

© K. Ghomsi et al.,
2026

Anomalie
de la montée de eaux de 1994 à 2024.

La difficulté tient à la complexité d’attribuer régionalement la
part humaine dans ces phénomènes. « En moyenne globale, des
études ont déjà montré la contribution humaine à la hausse du
niveau de la mer. Le signal anthropique est donc plus facilement
détectable. Régionalement, c’est très compliqué encore aujourd’hui.
Certaines études affirment cela avec un seul modèle, mais dès qu’on
regarde un autre modèle, nous obtenons une histoire tout à fait
différente », explique Llovel. Sur les côtes européennes, ce
phénomène n’a pour le moment pas été documenté.

Ce que les outils ne voient pas
encore

Cette menace pèse directement sur plus de 15 millions
d’habitants répartis dans 38 nations côtières africaines…
Inondations, affaissement des terres et intrusion saline. Les
petits États insulaires, Seychelles, Comores, voient leurs
infrastructures et leurs réserves d’eau douce fragilisées. La
suppression des remontées d’eaux profondes riches en nutriments
menace les pêcheries dont dépendent des millions de personnes.

Llovel pointe également une limite méthodologique précise.
L’étude repose sur un produit satellitaire grillé fourni par
Copernicus. Certes très fiable en océan ouvert, il se montre moins
précis à proximité des côtes, là où le signal radar est perturbé
par les terres. « Quand on s’en rapproche des côtes, il ne
constitue pas le meilleur produit », note-t-il. Pour affiner
ces résultats, plusieurs approches complémentaires s’imposent. Les
données altimétriques le long de la trace satellitaire d’abord,
plus précises en zone côtière.

Les marégraphes ensuite, mais couplés obligatoirement à un GPS.
« Le marégraphe donne vraiment le niveau de la mer local et
côtier. Il faut le combiner avec un GPS pour retirer les signaux de
subsidence terrestre. Si des constructions lourdes sont érigées à
proximité, le sol peut s’affaisser légèrement. Le marégraphe
enregistre alors une hausse du niveau de la mer qui n’en est pas
vraiment une ». Les profileurs Argo complètent utilement le
tableau pour l’océan ouvert, en croisant température et salinité
avec les mesures altimétriques. Mais près des côtes, leur usage
reste limité : « le programme Argo avait pour but initial
d’observer l’océan ouvert et non les régions côtières peu-profondes
».

Une nouvelle génération d’altimètre spatial change la donne :
SWOT, conçu pour mesurer le niveau de la mer à quelques centaines
de mètres seulement du rivage. « C’est très intéressant pour
nos futures recherches », conclut Llovel.

Source : Kemgang Ghomsi, et al., “2023-2024 El Niño amplifies record sea
level surges in African marine domains
”. Commun Earth
Environ 7, 179 (2026).