Alors que la Russie envahit l’Ukraine en 2022 et mène des opérations militaires aux portes de l’Union européenne, que les liens transatlantiques s’érodent au gré des décisions de Donald Trump, le renforcement des stratégies militaires européennes s’impose comme une priorité.
C’est dans ce contexte que le ministre de la Défense allemand, Boris Pistorius, a dévoilé la nouvelle stratégie militaire du pays, marquant un tournant historique pour le pays. Long de 35 pages, le document trace la ligne directrice que l’Allemagne empruntera en cas de conflit et répond au besoin de projection du plan d’investissement « bazooka » annoncé en 2025 par le gouvernement Merz.
Intitulé Conception générale de la défense militaire, le plan se découpe en trois séquences clairement définies avec comme objectif commun de placer l’Allemagne à la tête du cortège militaire européen :
À court terme (2025-2029), le plan prévoit une « maximisation rapide de la capacité de défense et de résistance ». Il s’agit là d’augmenter les effectifs et de produire de l’équipement rapidement opérationnel.À moyen terme (2029-2035), l’Allemagne compte sur une « augmentation significative des capacités dans tous les domaines ». Cela suppose des investissements budgétaires accrus, des acquisitions d’équipements modernes et le développement de nouvelles doctrines.À long terme (2035-2039+), Berlin compte devenir une force armée innovante et technologiquement supérieure. Il s’agit ici de mettre l’accent sur la recherche et le développement, notamment en intégrant les nouvelles technologies d’intelligence artificielle au cœur de l’arsenal allemand.
Concrètement, le plan prévoit d’augmenter les effectifs à 460 000 soldats en 2035 (260 000 militaires d’active et 200 000 réservistes), contre 184 300 aujourd’hui. Un niveau équivalant à celui maintenu lors de la guerre froide, alors même que le rideau de fer coupait Berlin en deux.
Il prévoit également un axe d’innovation important et met l’accent sur la maîtrise de l’information, l’augmentation de la portée de projection des armements (Deep Precision Strike), ainsi que l’intégration des automatisations et des capacités autonomes au sein de l’appareil offensif. Cependant, aucune précision n’est apportée quant aux méthodes permettant de soutenir cette ambition — potentiellement présentes dans les parties classées secret défense.
Propos basés sur le document officiel de la Bundeswehr, traduit par Stefanie Buzmaniuk
— Le Grand Continent
Sur les effectifs, peu d’équivalence en Europe d’ici 2035
Porté par l’ambition claire de s’afficher à la tête d’une Europe de la défense, le plan allemand de renflouement des effectifs opérationnels concrétise, dans une certaine mesure, les velléités berlinoises de prendre le leadership européen en matière de dissuasion conventionnelle. S’il est accompli, les cartes se trouveraient redistribuées au sein de l’Union.
En effet, à l’horizon 2035, les pays aujourd’hui en tête du classement européen auraient bien du mal à suivre la cadence de la Bundeswehr (l’armée nationale allemande).
La France, actuellement en tête avec 264 000 militaires opérationnels, auxquels s’ajoutent 43 444 réservistes non mobilisés (Global Fire Power), prévoit de recruter 11 000 soldats tout en doublant le nombre de réservistes d’ici 2035 (loi de programmation militaire actualisée 2026).
La Pologne, qui détient le record européen en termes de part du PIB investie dans la défense (5 %), vise 300 000 militaires, professionnels, réservistes et volontaires, d’ici 2035 (IFRI). En novembre 2025, Varsovie annonce également la mise en place cette année d’une formation militaire pour 400 000 civils, incluant l’acquisition des réflexes défensifs de base en cas d’attaque ennemie. (Reuters)
L’Italie quant à elle, se positionne sur le long terme et prévoit d’atteindre les 275 000 soldats d’ici 2044, misant sur le qualitatif et le développement technologique (Reuters). Une voie empruntée par la Grèce, qui prévoit le renfort de ses escadrons d’avions de chasse, plutôt que celui des bancs de ses casernes (Reuters). L’Espagne, dont les rangs représentent 121 802 militaires actifs, assure l’engagement de 14 000 nouveaux soldats d’ici 2035 (Euronews).
En somme, l’Allemagne affiche une ambition affirmée, en cohérence avec son calendrier opérationnel, qui la place en position d’atteindre le premier rang européen en matière d’effectifs militaires.
« Conventionnelle » : le souci de la dépendance
Si les objectifs affichés sont ambitieux et pourraient porter l’Allemagne au sommet du classement militaire européen, il ne faut pas oublier que la dimension « conventionnelle » ne suffit pas, à elle seule, à définir la puissance d’une force militaire nationale. En effet, la défense de la souveraineté nationale ne se résume pas à l’accumulation d’équipements et de soldats. Sur ce terrain, l’Allemagne présente encore de nombreuses faiblesses.
Berlin est encore loin d’être entièrement indépendante stratégiquement. Dépourvue de l’arme atomique, sa dissuasion non conventionnelle passe en grande partie par un partenariat stratégique fort, et asymétrique, contracté au sein de l’OTAN — avec les États-Unis. Appelé le « partage nucléaire », il s’agit d’un procédé conférant le droit au stockage d’armes nucléaires américaines par les pays membres de l’alliance qui n’en sont pas pourvus. Dans les périodes de tensions avec Washington — comme actuellement —, ce mécanisme met en évidence une forme de dépendance structurelle, parfois perçue comme une contrainte stratégique.
Comme témoin, le renouvellement des capacités aériennes allemandes. Selon Reuters, L’Allemagne, qui a déjà acté l’achat de 35 appareils, envisage un renforcement de sa première commande de F-35, avec une extension possible de 15 unités supplémentaires, portant le total à 50, bien qu’aucune décision formelle n’ait encore été approuvée. L’avion phare de Lockheed Martin apparaît en couverture du document, donnant d’entrée la couleur et révélant une préférence persistante pour le partenariat stratégique américain.
Dans ce contexte, les négociations autour du SCAF (Système de combat aérien du futur), sont toujours suspendues, bien qu’elles s’inscrivent dans une logique d’autonomisation stratégique européenne largement affichée tout au long des 35 pages du document. Comme le souligne Pierre Mennerat pour Le Grand Continent, cette dynamique interroge la capacité réelle du pays à s’extraire de ses dépendances structurelles en matière de défense.