Longtemps cantonné à une logique de conservation, le patrimoine culturel s’impose progressivement comme un levier économique à part entière en Afrique. En partenariat avec l’Union européenne, l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) a lancé fin janvier un programme de trois ans visant à faire du tourisme culturel et patrimonial un outil de développement durable en Afrique australe, en s’appuyant sur des sites emblématiques et sur une approche centrée sur les communautés locales.
Le projet sera déployé sur six sites répartis dans autant de pays de la sous-région, dont Tsodilo au Botswana, Matobo au Zimbabwe et Twyfelfontein en Namibie. Ces sites du patrimoine mondial de l’UNESCO abritent d’importants témoignages d’art rupestre attribués aux sociétés de chasseurs-cueilleurs d’Afrique australe, en particulier aux peuples San, ainsi que des paysages culturels considérés comme sacrés depuis plusieurs siècles.
Le programme intègre aussi le paysage culturel Khomani en Afrique du Sud, lui aussi inscrit au patrimoine mondial, et couvrant une partie du désert du Kalahari historiquement associée aux pratiques culturelles des communautés San. S’ajoutent Matsanjeni North Inkhundla, situé dans la réserve de biosphère de Lubombo en Eswatini, ainsi que le Morija Cultural Precinct au Lesotho, un pôle regroupant musées, archives et activités liées à la mémoire et aux expressions artistiques du pays.
Un secteur porteur en Afrique australe
L’Afrique subsaharienne a enregistré 45,6 millions de touristes en 2025, dont plus de 10 millions en Afrique du Sud uniquement. Locomotive du tourisme dans la partie australe du continent, la nation arc-en-ciel avait généré 6,4 milliards USD (environ 5,4 milliards d’euros) de recettes dans le secteur en 2024 selon ONU Tourisme, soit l’équivalent de 1,7% d’un PIB évalué à 370,6 milliards d’euros par le Fonds monétaire international (FMI).
Les autres pays d’Afrique australe cumulent régulièrement plus de 1 milliard d’euros de recettes touristiques annuelles, faisant du secteur un important pourvoyeur de devises et un contributeur non négligeable à la croissance économique. Selon ONU Tourisme, le potentiel touristique de la sous-région tient à sa richesse culturelle et patrimoniale qui complète son attrait naturel. Si les stratégies touristiques nationales y intègrent de plus en plus cet héritage comme levier de diversification des offres, un pays situé à l’autre bout du continent en a récemment fait le cœur de sa stratégie.
Le Bénin, un cas d’école
Au Bénin, pays d’Afrique de l’Ouest bordant la côte Atlantique, la culture joue en effet un rôle structurant dans le repositionnement touristique engagé depuis 2016, avec l’ambition de bâtir des produits autour de l’histoire, de la mémoire et des identités locales.
Cette stratégie implique la rénovation de musées nationaux et la construction de nouvelles infrastructures culturelles d’envergure internationale. Parmi elles figure le musée de l’épopée des amazones et des rois du Danhomè (MURAD), destiné à retracer l’histoire de cet ancien royaume majeur de la région et à abriter les 26 trésors royaux restitués par la France en 2021. Dans le même esprit, le pays mise sur le tourisme de mémoire à Ouidah, où plusieurs sites liés à la traite atlantique font l’objet de travaux de réhabilitation. L’ancien fort portugais doit notamment accueillir un nouveau musée consacré à l’histoire de la traite négrière.
À Porto-Novo, la capitale, la création d’un Musée International du Vodun est attendue afin de valoriser un patrimoine cultuel et culturel clé dans l’histoire du pays. Ce dernier est déjà mis en avant à travers les Vodun Days, un festival organisé chaque début d’année à Ouidah, et dont l’édition 2026 a rassemblé plus de 740 000 participants du 8 au 10 janvier et environ 1 942 000 visiteurs sur l’ensemble des sites et de l’événement, selon les chiffres officiels. Dans le Nord du pays, la ville de Nikki accueille chaque année la fête traditionnelle de la Gaani, un grand rassemblement culturel lié à l’héritage de l’ancien royaume de Nikki.
Au total, le gouvernement béninois vise 2 millions de visiteurs uniques à l’horizon 2030, contre environ 120 000 en 2023, avec une contribution du tourisme au PIB qui atteindrait alors 13,4 %, contre 6 % actuellement et moins de 1 % en 2015. Afin d’atteindre ces objectifs, les autorités ont adopté en juin 2025 un Plan stratégique de développement 2025-2029 pour le secteur, doté d’un budget prévisionnel de 797,17 milliards FCFA (environ 1,2 milliard d’euros). « Ces différents investissements vont nous permettre de faire du pays une destination de premier plan sur le continent, avec des infrastructures aux normes, des équipes, des ressources humaines bien formées », a expliqué à l’Agence Ecofin le ministre béninois du Tourisme, Jean-Michel Abimbola.
Vers un tourisme inclusif et durable
Le cas du Bénin montre que l’intégration du patrimoine culturel peut contribuer à développer le secteur touristique et générer des retombées économiques. Cette contribution ne doit cependant pas s’évaluer seulement à travers les dépenses directes des visiteurs ou les taux d’occupation des hôtels, estime le Forum économique mondial.
Dans son rapport « Beyond Tourism – Coordinated Pathways to Inclusive Prosperity » publié en novembre 2025, l’organisation souligne la nécessité d’intégrer les résidents, les petites entreprises et les gardiens culturels dans la gouvernance, le partage des revenus et le développement des compétences. En Nouvelle-Zélande par exemple, les recettes d’un prélèvement fixe effectué sur les arrivées internationales sont affectées à des projets de conservation et à des services communautaires. Plus de 500 millions de dollars néo-zélandais (environ 253,5 millions d’euros) ont déjà été mobilisés puis réinvestis grâce à cette taxe.
« Ce projet concerne essentiellement les personnes, les lieux et les partenariats. En collaborant entre pays et institutions, nous pouvons démontrer comment la culture et le patrimoine contribuent à la résilience des systèmes touristiques, au renforcement des économies locales et au développement inclusif en Afrique australe », rappelle Elena Constantinou, conseillère régionale pour la culture à l’UNESCO, à propos de l’initiative annoncée en Afrique australe. La question n’est donc pas seulement de promouvoir le patrimoine culturel africain, mais d’installer des modèles capables de financer sa préservation, tout en créant des emplois et des revenus locaux.