Décidée par le ministère de l’Économie et des Finances, la suspension du projet de terminal GNL de Nador West Med met en lumière les arbitrages sensibles entre ambition de souveraineté énergétique, contraintes budgétaires et incertitudes juridiques autour du futur cadre gazier marocain

Le gel du projet de terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) de Nador West Med ne relève pas d’un simple ajustement technique. Selon un document officiel, cité par une source proche du dossier selon Reuters, la décision de suspendre l’appel à candidatures lancé par le ministère de la Transition énergétique trouve son origine dans une opposition formelle du ministère de l’Économie et des Finances, inquiet des risques budgétaires, des fragilités procédurales et de l’incertitude juridique entourant le futur cadre réglementaire du gaz.

L’appel à concurrence, lancé le mois dernier par le département de Leila Benali, visait la construction d’une infrastructure gazière lourde destinée à faciliter l’importation de gaz naturel et à accélérer la sortie progressive du charbon dans le mix énergétique national. Mais il a été stoppé net après l’intervention du ministère de l’Économie et des Finances, qui a pointé ce qu’il considère comme des manquements dans la procédure, une exposition potentielle des finances publiques et l’absence de visibilité sur l’adoption de la nouvelle loi encadrant le secteur gazier.

Un projet structurant brusquement interrompu

Lundi 2 février, le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable a officiellement annoncé la suspension du projet de terminal GNL prévu au port Nador West Med, sur la façade méditerranéenne du Royaume. Évalué à près d’un milliard de dollars (MM $), ce projet incluant une vaste infrastructure gazière au niveau national constituait l’un des piliers de la stratégie marocaine de diversification énergétique et de sécurisation des approvisionnements.

Dans son communiqué, le ministère évoque l’émergence de « nouveaux paramètres et hypothèses  » liés à un projet qualifié de « hautement stratégique pour le Royaume  ». La suspension concerne l’ensemble du dispositif gazier initialement conçu : le terminal GNL, son raccordement au gazoduc Maghreb-Europe, ainsi que l’extension du réseau vers les pôles industriels de Kénitra et de Mohammedia.

Concrètement, l’administration a décidé de surseoir à la réception des dossiers de candidature et à l’ouverture des offres, alors même que les avis de mise en concurrence avaient été publiés le 5 décembre et que de nombreux opérateurs nationaux et internationaux avaient déjà manifesté leur intérêt. Selon des sources concordantes, près d’une cinquantaine d’entreprises du secteur gazier s’étaient positionnées sur ce chantier.

Un calendrier politiquement sensible

Le timing de cette décision interroge. Elle intervient quelques jours seulement après une réunion de travail présidée par le roi Mohammed VI, le 28 janvier au Palais royal de Casablanca, consacrée précisément au développement du complexe portuaire et industriel Nador West Med. La ministre de la Transition énergétique et du Développement durable figurait parmi les membres du gouvernement présents à cette rencontre.

Lors de cette réunion, le terminal GNL était pourtant présenté comme un élément central du dispositif, répondant « directement aux exigences de souveraineté énergétique » du Royaume. Le communiqué du Cabinet royal faisait alors explicitement référence au « premier terminal de gaz naturel liquéfié du Maroc », doté d’une capacité annuelle annoncée de 5 milliards de mètres cubes (m3).

Des capacités pensées pour le long terme

Le projet de Nador était dimensionné pour traiter jusqu’à 5 milliards de m3 de gaz par an, soit plus de quatre fois la consommation actuelle du pays, estimée autour de 1,2 milliard de m3. Ce choix s’inscrivait dans une vision prospective ambitieuse : le Maroc prévoit de porter sa consommation nationale de gaz à 12 milliards de m3 à l’horizon 2030, dans le cadre d’un programme global de 3,5 milliards de dollars incluant également le développement de terminaux GNL sur la façade atlantique.

C’est précisément cette ampleur qui a suscité les réserves du ministère des Finances, soucieux d’éviter des engagements financiers lourds dans un cadre juridique encore incomplet et face à des hypothèses de demande jugées insuffisamment stabilisées.

Nador West Med, un projet portuaire qui se poursuit

Si le volet gazier est mis en pause, le projet portuaire de Nador West Med poursuit, lui, sa trajectoire. Le complexe, qui mobilise 51 milliards de dirhams d’investissements publics et privés, doit entrer en phase opérationnelle au quatrième trimestre 2025. Les infrastructures de base sont déjà achevées, avec 5,4 kilomètres de digues, quatre kilomètres linéaires de quais et quatre postes énergétiques. Les contrats de concession des deux terminaux à conteneurs ont été formellement signés.

Au lancement, le port disposera d’une capacité annuelle de 5 millions de conteneurs et de 35 millions de tonnes de vrac, avec un potentiel d’extension à 12 millions de conteneurs. Les investissements privés confirmés atteignent 20 milliards de dirhams, et plusieurs opérateurs internationaux sont attendus sur les 700 hectares de zones d’activités prévues en première phase.

Une réévaluation aux contours encore flous

Le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable indique qu’il communiquera ultérieurement sur toute évolution concernant le projet et le processus concurrentiel, sans avancer de calendrier précis. L’impact de cette suspension sur un appel d’offres distinct portant sur une unité flottante de stockage et de regazéification (FSRU), également destinée à Nador, demeure incertain, alors que la date limite de présélection était fixée au 30 janvier.

Officiellement, cette pause doit permettre un « examen approfondi des paramètres techniques, économiques et opérationnels  ». En filigrane, elle révèle surtout les arbitrages délicats entre ambition énergétique, discipline budgétaire et sécurité juridique, au moment où le Maroc tente de structurer un véritable marché du gaz tout en préservant l’équilibre de ses finances publiques.

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