Un pot de miel sur deux importé en Europe contient des sirops de sucre à la place du vrai produit. Cette phrase, qui ressemble à une exagération alarmiste, est en réalité le verdict officiel d’une enquête de la Commission européenne. Le rapport « From the Hives » publié par la Commission révèle qu’une part importante du miel importé est soupçonnée d’être frauduleuse : sur 320 lots testés par le laboratoire officiel du Joint Research Centre (JRC), 46 % ne sont pas vraiment du miel. Ils contiennent des sirops de sucre à base de riz, de blé ou de betterave sucrière. Et le pire, les consommateurs n’ont aucun moyen de savoir si le miel qu’ils achètent est frauduleux, même après l’avoir goûté.

À retenir

Un taux de fraude qui a plus que triplé en six ans : de 14 % en 2015 à 46 % aujourd’hui
La Chine domine les importations frauduleuses avec 74 % de ses lots suspects, tandis que l’Ukraine devient un canal de réexportation pour des produits asiatiques
Les sirops de sucre coûtent 10 fois moins cher que le vrai miel, créant une distorsion de concurrence qui asphyxie les apiculteurs européens

Sommaire

La mécanique d’une fraude invisible
Des chiffres qui donnent le vertige
Les apiculteurs français, victimes collatérales
Ce que le consommateur peut encore faire

La mécanique d’une fraude invisible

Un miel importé en Europe coûte en moyenne 2,17 euros par kilo, tandis que les sirops de sucre fabriqués à partir de riz coûtent entre 0,40 et 0,60 euros au kilo. Et l’Europe importe 175 000 tonnes de miel par an, pour couvrir 40 % de sa consommation. La marge pour le fraudeur est colossale. Si 46 % des importations sont frauduleuses, c’est environ 80 000 tonnes de miel concernées, et le préjudice pourrait atteindre 125 millions d’euros.

Ce qui rend la fraude particulièrement retorse, c’est son évolution technique. Autrefois, les fraudeurs diluaient le miel avec des sirops de sucre à base d’amidon de maïs ou de canne à sucre. Se sachant surveillés, ils les ont remplacés par des sirops fabriqués principalement à base de riz, de blé ou de betterave sucrière, que les nouvelles méthodes utilisées par le JRC ont cette fois-ci réussi à détecter. Un jeu du chat et de la souris mené avec une sophistication industrielle. Les techniques de fraude pour adultérer les miels se sont améliorées et développées pour échapper à la détection, combinant des sirops d’origines végétales diverses et jouant sur les quantités pour imiter le profil en sucres du miel.

Le recours régulier à des laboratoires accrédités par l’UE pour adapter les mélanges miel/sirop afin d’échapper à une éventuelle détection fait partie des méthodes documentées. Des fraudeurs qui utilisent les outils de la certification pour mieux contourner les contrôles : difficile de faire plus cynique. La nouvelle méthodologie du JRC n’est pas encore utilisée par les laboratoires officiels au sein des États membres ni par les laboratoires privés qui font les tests pour l’industrie. Résultat : les miels frelatés traversaient les frontières en toute quiétude depuis des années.

Des chiffres qui donnent le vertige

Les miels originaires de Chine et de Turquie sont particulièrement pointés par l’étude, avec 74 % des 89 miels chinois et 14 des 15 miels turcs jugés suspects. Or, la Chine est le premier fournisseur du marché européen, totalisant 37 % des importations de miel dans l’Union européenne, en progression de 39 % depuis 2020. Les volumes en jeu ne sont pas anecdotiques.

La progression du phénomène est tout aussi frappante. Ce taux de suspicion de 46 % est plus élevé que lors du précédent plan de contrôle coordonné à l’échelle européenne en 2015-2017, où seuls 14 % des échantillons analysés n’étaient pas conformes. En six ans, le taux a plus que triplé. Ce n’est pas un signal d’alerte isolé : c’est une tendance structurelle. Sur les 96 importateurs contrôlés dans le cadre de l’enquête, les deux tiers avaient importé au moins un lot frauduleux.

Pour les consommateurs français, sur les 21 échantillons prélevés en France, seuls 4 étaient du vrai miel, et 5 lots de miel suspectés d’être frauduleux étaient destinés au marché français. Les prélèvements ont été effectués dans les grands ports où les produits frauduleux arrivent avant de sillonner les routes européennes : Anvers, Hambourg, Barcelone, Le Havre. Du port à l’étagère du supermarché, le trajet est court.

Les apiculteurs français, victimes collatérales

La fraude ne se limite pas à une tromperie du consommateur. Elle détruit économiquement des filières entières. Les importations massives de miel chinois vendu à très bas coût, quatre fois moins cher en moyenne que les miels européens, déstabilisent le marché, font subir une distorsion de concurrence inacceptable aux apiculteurs français et trompent les consommateurs. Depuis plusieurs mois, les apiculteurs français n’arrivent plus à écouler leur production de miel en vrac ou, lorsqu’ils trouvent un acheteur, sont contraints de le vendre à un prix proche du simple coût de revient. C’est une catastrophe économique pour les apiculteurs professionnels concernés.

En réponse, le gouvernement a annoncé en février 2024 la mise en place d’un soutien d’urgence exceptionnel doté d’une enveloppe de 5 millions d’euros, prenant la forme d’avances de trésorerie, d’aides conjoncturelles et de prises en charge de cotisations de mutualité sociale agricole. Un pansement sur une plaie béante, pour des producteurs qui se retrouvent victimes d’une concurrence qu’ils ne peuvent pas voir venir.

Le problème pourrait encore s’aggraver. Un autre risque majeur pointé par l’UNAF est que l’Ukraine est en train de devenir le cheval de Troie d’exportateurs mal intentionnés, notamment asiatiques. De nombreux lots de miel importés sous étiquette ukrainienne seraient en réalité originaires de pays tiers, parfois hors d’Europe, et présenteraient un risque élevé de fraude, d’adultération et de non-conformité.

Ce que le consommateur peut encore faire

La réponse réglementaire existe, au moins sur le papier. Les nouvelles règles issues de la révision des directives « petit-déjeuner » permettront de lutter contre les importations de miel frelaté en provenance de pays tiers via un étiquetage obligatoire permettant d’identifier le pays d’origine, ainsi que la mise en place d’un mécanisme de traçabilité du miel. Ces nouvelles règles s’appliquent à partir du 14 juin 2026. Concrètement, la liste des pays d’origine devra être indiquée sur le pot, dans le champ visuel principal, par ordre d’importance décroissant, ainsi que le pourcentage que chacun de ces pays d’origine représente.

En attendant que ces règles produisent leurs effets, la vigilance reste du côté du prix. Un miel vendu au prix du sucre doit attirer l’attention du consommateur. On trouve aujourd’hui dans le commerce des miels à 3,50 euros le kilo. Un miel d’apiculteur français tourne autour de 14 euros le kilo en circuit direct. L’écart n’est pas anodin : il est souvent le seul indice visible d’une fraude par définition imperceptible. Le miel reste l’un des produits alimentaires les plus fraudés, avec l’huile d’olive. Deux produits perçus comme naturels et artisanaux par excellence, deux produits où l’industrie frauduleuse a su exploiter exactement cette confiance.