La condamnation à trois ans de prison en Algérie de Kamel Daoud pour son livre Houris, récompensé par le prix Goncourt 2024, s’inscrit dans la longue suite des actes d’hostilité du gouvernement algérien envers la France ces dernières années. En effet, comme l’a souligné l’auteur dans un entretien, son livre n’a été ni publié ni diffusé en Algérie, ce qui rend absurdes les poursuites au sein de ce pays. Il semble bien que le gouvernement algérien veuille avant tout répondre à la célébration de l’écrivain par les institutions françaises, qu’il considère comme un affront.

A LIRE Liberté d’expression : l’écrivain et Prix Goncourt Kamel Daoud condamné à trois ans de prison en Algérie

Si Kamel Daoud ne connaîtra probablement pas l’épreuve de la prison puisqu’il réside désormais en France, il connaîtra celle de ne pas pouvoir retourner dans sa patrie, à laquelle il n’a pourtant fait d’autre mal que de vouloir y faire progresser la vérité. Pourquoi est-il condamné ? Pour avoir évoqué les années de la « décennie noire » de la guerre civile algérienne, en prenant pour héroïne une femme devenue muette après une tentative d’égorgement par les islamistes dans son enfance. Rappelons que, de 1992 à 2002, une guerre fratricide opposa le gouvernement algérien à divers groupes islamistes, faisant de 60 000 à 150 000 morts et des milliers de disparus, des villages entiers ayant été massacrés comme à Bentalha en 1997 (400 morts).

Se réconcilier sur le dos de la France

Afin de mettre un terme à la guerre, le président Bouteflika décida en 1999 de soumettre à un référendum une loi sur la « concorde civile », amnistiant les islamistes condamnés à l’exception des personnes impliquées dans des massacres collectifs, des viols ou l’utilisation d’explosifs dans les lieux publics, et proposant l’abandon des poursuites judiciaires à ceux qui déposeraient les armes et se rendraient aux autorités. Cette loi sera ensuite entérinée et prolongée par la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale » en 2006, qui permet l’absolution définitive des islamistes condamnés pour crimes individuels tout en interdisant d’activité politique ceux qui auraient utilisé la religion à des fins de prise du pouvoir par la violence. Sa mise en application s’est traduite par la libération de 1500 islamistes condamnés pour terrorisme.

Or, c’est en vertu de ce texte que Kamel Daoud a pu être condamné pour son livre, la Charte stipulant également que : « Est puni d’un emprisonnement de trois à cinq ans et d’une amende de 250.000 à 500.000 dinars, quiconque qui, par ses déclarations, écrits ou tout autre acte, utilise ou instrumentalise les blessures de la tragédie nationale, pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’État, nuire à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international. »

Dénoncer les crimes commis par les islamistes est devenu tabou par l’action même de ceux qui les combattaient quelques années auparavant.

Il apparaît cependant que, du point de vue des juges algériens, la simple évocation de cette période en dehors de tout contrôle de l’État constitue déjà une « instrumentalisation » des « blessures de la tragédie nationale » à même de « ternir l’image de l’Algérie ». En réalité, cette Charte, promulguée en 2006 alors que les attaques islamistes se faisaient rares, n’avait plus pour objectif de rétablir la paix dans le pays ; cela avait déjà été largement accompli à travers la loi de 1999. Ce texte a joué un rôle avant tout politique et idéologique consistant à interdire toute forme de discours critique sur la période écoulée et réduisant les victimes au silence ; l’abandon des poursuites a laissé nombre de crimes impunis et rendu le travail de mémoire impossible. Dénoncer les crimes commis par les islamistes est étrangement devenu tabou par l’action même de ceux qui les combattaient encore quelques années auparavant.

Beaucoup d’observateurs actuels, dont Kamel Daoud, soulignent le paradoxe d’une victoire idéologique des islamistes en Algérie malgré leur défaite militaire, avec une société algérienne de plus en plus imprégnée par le salafisme, et les nombreuses accointances du pouvoir avec un islamisme pourtant censé être écarté de la vie politique. Le gouvernement algérien a joué un rôle plus que trouble en amnistiant les islamistes et en pactisant avec son ancien ennemi ; de cette façon, il a fait disparaître la principale forme d’opposition dans le pays et, sous prétexte de rétablir la paix, il a empêché la justice de mettre au jour les exactions commises par l’armée durant la guerre, exactions que l’on ne peut que soupçonner mais qui furent probablement graves – la « Charte pour la paix » entérine d’ailleurs également l’abandon des poursuites contre les abus imputables aux agents de l’État.

On sait ainsi qu’à Bentalha l’armée, pourtant présente sur place, n’est pas intervenue. Et dans l’affaire du massacre des sept moines trappistes de Tibhirine, enlevés puis retrouvés décapités plusieurs semaines plus tard, la thèse officielle du « crime islamiste » est plus que sujette à caution. Il semble finalement que le pouvoir algérien ait accepté de faire silence sur les crimes commis par les islamistes afin de mieux étouffer les siens.

La politique mensongère du président Tebboune

Que vient faire la France dans tout cela ? Elle joue en réalité un rôle central, celui de repoussoir pour un gouvernement dictatorial qui tente encore de se présenter en protecteur de la nation, celui d’ennemi commun dans une société complètement fracturée. C’est l’hostilité à la France, sans cesse réactivée, qui permet de faire vivre le mensonge sur lequel repose actuellement la « réconciliation nationale » algérienne. Comme le souligne bien Kamel Daoud dans Houris, il s’agit de faire croire au peuple algérien que, dans sa brève histoire – rappelons que l’État algérien n’était pas constitué au moment de la conquête par la France en 1830 –, une seule guerre a compté : la « bonne » guerre, celle de libération face à l’oppresseur colonial, accusé de tous les maux, y compris de génocide. C’est le souvenir de cette guerre-là, pourtant plus ancienne, qui doit permettre d’effacer celui des horreurs bien plus récentes vécues par le peuple algérien. C’est elle qui doit justifier le fait que la démocratie se trouve confisquée, comme elle l’a été en 1992 lorsque le processus électoral fut interrompu au moment où les islamistes allaient prendre le pouvoir, comme elle le fut encore plus récemment lors du soulèvement démocratique du Hirak. Le pouvoir algérien actuel, qui descend en ligne directe du FLN historique, ne trouve en fait sa raison d’être et sa justification que dans le conflit vis-à-vis de la France.

La France continue de s’excuser et d’accepter la forme de colonisation inversée que lui impose Alger en expiation du passé.

C’est pourquoi le soutien de notre pays à Kamel Daoud comme à Boualem Sansal est si important. « Nulle part, aucun régime n’a jamais aimé les grands écrivains, seulement les petits », notait un autre dissident, Alexandre Soljenitsyne. La liberté de parole et le courage de ces écrivains franco-algériens nous sont précieux à la fois parce que leur expérience passée et leur connaissance de l’histoire algérienne nous tendent un miroir particulièrement significatif eu égard aux événements en cours dans certains territoires de notre pays, mais aussi parce que la lumière qu’ils apportent sur l’histoire algérienne est salutaire pour nous sortir enfin de la logique de l’éternel retour de la guerre d’Algérie.

Tant que le mensonge entretenu par le régime du président Tebboune ne tombera pas, nos relations avec ce pays ne pourront se rétablir sur des bases saines et raisonnables. La France continuera de s’excuser et d’accepter la forme de colonisation inversée que lui impose Alger en expiation du passé ; elle continuera d’entendre des accusations d’islamophobie alors qu’en Algérie, des convertis au christianisme sont poursuivis en justice et que les chrétiens doivent se cacher pour vivre leur foi. Elle continuera de subir l’hostilité de millions de ressortissants algériens présents sur son sol, manipulés par la propagande algérienne, qui ont fui l’Algérie pour la France mais veulent encore croire que cette dernière est la seule responsable de leurs malheurs.

 

A LIRE Algérie : le pape Léon XIV appelle au « pardon » et rend hommage aux morts dans la guerre d’indépendance contre la France