L’armée malienne dépassée

« Ce qui s’est passé depuis samedi va bien au-delà de ce qu’on a vécu en 2012. C’est du jamais-vu », explique Nina Wilen, directrice du programme Afrique à l’Institut Egmont. « C’est le plus grand échec de toute l’histoire des forces étatiques maliennes. Et ces attaques qui les ont pris par surprise démontrent que cette armée n’a aucun service de renseignement. »

Tout au long du week-end, les insurgés ont pris d’assaut des villes comme Gao, Kidal ou Mpoti. « Ce sont des villes dans lesquelles il y a des garnisons de l’armée malienne et parfois une présence russe », poursuit Mme Wilen qui souligne aussi le fait que ces assauts « ont scrupuleusement évité de toucher la population civile, tout en ciblant la tête de la junte. Le ministre de la Défense a été abattu, il y a eu des attaques qui ont ciblé le président Keita et d’autres hauts cadres du pouvoir en place ».

Kinshasa, terre d’expulsion pour ceux qui dérangent WashingtonLes Russes enfoncés

Les événements de ce week-end ont aussi démontré, une fois encore, que le déploiement russe de l’Africa Corps, successeur de Wagner, est incapable de soutenir les Forces armées maliennes face aux opérations conjointes du JNIM et du FLA.

En juillet 2024, l’armée malienne et les troupes russes, encore estampillées Wagner à l’époque, avaient déjà subi une lourde défaite dans le nord-est du pays, à Tinzawaten, sur la frontière avec l’Algérie. Le JNIM et le FLA avaient déjà uni leurs efforts pour attaquer frontalement une colonne de l’armée malienne soutenue par les hommes de Wagner. Une tempête de sable n’avait pas permis aux troupes maliennes de disposer d’un support aérien. Les djihadistes avaient annoncé la mort d’au moins 80 mercenaires russes. Wagner, de son côté, avait été contraint de reconnaître sa défaite et avait évoqué « deux douzaines » de tués dans ses rangs, un chiffre déjà très important pour ce groupe privé.

Le Mali, le Niger et le Burkina Faso s’isolent encore un peu plus

« C’est une vraie humiliation pour les Russes, enchaîne Nina Wien, En cinq années de présence au côté des forces maliennes, ils n’ont jamais réussi à éradiquer la menace terroriste. Pire, chaque fois que ces terroristes associés ou non au FLA ont décidé d’attaquer, les Russes et les Fama ont été mis en difficulté. Ces contre-performances des Russes au Mali envoient un message dans la région et au-delà sur la fiabilité de ces troupes. »

Les Américains à l’affût

Les échecs enregistrés par les Russes et les difficultés des troupes maliennes n’ont pas échappé aux Américains. En février dernier, après la levée des sanctions contre plusieurs hauts responsables maliens, la visite à Bamako de l’envoyé spécial américain Nick Checker n’est pas passée inaperçue. Après des années de tensions diplomatiques, Washington cherche à obtenir l’autorisation de vols de drones et d’avions de renseignement pour surveiller les groupes terroristes dans la région.

Depuis le mois d’août 2024 et la fermeture de la base militaire américaine d’Agadez au Niger, les États-Unis ont perdu un ancrage essentiel pour la surveillance du ciel au Sahel. Les difficultés des Fama et les échecs à répétition du soutien russe offrent une fenêtre de discussion non négligeable pour les États-Unis qui tentent de négocier un appui contre-terroriste en échange de l’accès à des matières premières et d’une autorisation de revenir dans le ciel malien. La cohabitation entre Russes et Américains reste évidemment une question centrale. Les Maliens ont besoin de ce soutien américain mais ne veulent pas, pour l’instant, tourner le dos à la Russie, partenaire important de l’Alliance des États du Sahel (Niger-Burkina Faso – Mali).

Quand les drones changent aussi la face des conflits en Afrique : « Ces armes rebattent les cartes sur le terrain »Que cherchent les insurgés ?

Les attaques de ce week-end ont démontré, la capacité des deux mouvements à s’entendre face à un ennemi commun. Mais le JNIM et le FLA ont des objectifs bien différents. « L’objectif final de ces attaques n’est pas clair. On ne comprend pas comment ils pourraient se partager le pouvoir en cas de chute du régime », poursuit la directrice du programme Afrique à l’Institut Egmont. Le FLA veut l’autonomie du Nord et n’a aucune appétence pour le reste du pays. Le JNIM veut-il et peut-il vraiment contrôler les grandes villes. Le doute est de mise. « On a vu que la capitale malienne pouvait se mobiliser contre les djihadistes, on a même vu des scènes de lynchage. Mais un peu partout ailleurs, les djihadistes ont su profiter de la colère de la population face aux exactions commises par les Russes », explique encore Mme Wilen, qui pointe notamment « les centres de torture créés par les Russes dans certaines bases militaires. La junte malienne a commis une bêtise en s’associant à eux. Leurs exactions ont poussé une couche de la population à prendre en grippe les autorités militaires du pays et ont facilité le recrutement pour les djihadistes ».

La montée de puissance du JNIM

Dans ce climat, le JNIM a compris qu’il devait capitaliser sur cette colère en évitant d’attaquer la population civile. « Le JNIM a aussi augmenté sa capacité financière, notamment en multipliant les enlèvements contre rançons et en bloquant la route de l’essence acheminée par camions via le Sénégal ou la Mauritanie », poursuit encore Mme Wilen. Des moyens accrus qui ont aussi permis au mouvement de se tourner vers des drones, souvent peu onéreux, qui ont permis aux djihadistes d’accroître leur rayon d’action et de déstabiliser ainsi encore un peu plus une armée malienne aux abois.