[Un article de The Conversation écrit par
Oumaima Omari Harake – Doctorante et Enseignante en Sciences de
Gestion -Spécialité Outils de Gestion et Sant Publique-, Université
de Poitiers]

Le Maroc a franchi un cap
symbolique en 2024 avec le lancement de sa stratégie nationale de
développement de l’intelligence artificielle et la feuille de route « Maroc IA
2030 »
 qui a placé la santé parmi ses secteurs
prioritaires.

Cette ambition intervient alors que l’Organisation mondiale de
la santé (OMS) estime que l’IA pourrait améliorer significativement
l’accès aux soins
 dans les pays à ressources limitées.

Mais comment cette révolution technologique peut-elle s’adapter
aux réalités du système de santé marocain, entre espoirs légitimes
et défis considérables ?

Des applications concrètes qui transforment déjà la pratique
médicale

L’intelligence
artificielle
 commence à s’implanter dans plusieurs
hôpitaux marocains, particulièrement dans les centres hospitaliers
universitaires de Casablanca et Rabat. Les algorithmes d’aide au
diagnostic médical montrent des résultats prometteurs, notamment
en radiologie où ils détectent avec une précision comparable aux
radiologues expérimentés certaines anomalies pulmonaires ou
osseuses.

Prenons l’exemple concret d’une radiographie thoracique :
là où un radiologue peut mettre plusieurs minutes à analyser
l’image et rédiger son compte-rendu, un algorithme d’IA peut
identifier en quelques secondes les zones suspectes, signalant par
exemple une pneumonie ou une tumeur potentielle. Le médecin garde
bien sûr le dernier mot, mais dispose d’une aide précieuse,
particulièrement dans les services surchargés.

La télémédecine constitue
un autre domaine d’application
majeur
. Dans un pays où les disparités géographiques d’accès
aux soins restent importantes, les systèmes d’IA permettent de
faire le lien entre patients des zones rurales et spécialistes
urbains.

Imaginons une patiente diabétique vivant dans une région reculée
de l’Atlas : grâce à une application mobile équipée d’IA, elle
peut photographier ses analyses de sang, recevoir une première
analyse automatisée et être mise en relation avec un endocrinologue
si nécessaire, sans avoir à parcourir des centaines de
kilomètres.

La gestion hospitalière bénéficie également de ces technologies.
Les algorithmes prédictifs aident à anticiper les besoins en
ressources, à optimiser la planification des blocs opératoires et à
gérer les stocks de médicaments. Un système d’IA peut par exemple
prédire les pics d’affluence aux urgences en fonction de multiples
facteurs (épidémies saisonnières, accidents, conditions
météorologiques) et permettre d’ajuster les effectifs en
conséquence.

Des défis éthiques et juridiques à ne pas sous-estimer

L’enthousiasme technologique ne doit pas occulter des questions
fondamentales. La protection des données de santé constitue le
premier enjeu. Le Maroc dispose certes d’une loi sur la
protection des données personnelles
, mais son cadre juridique
reste encore incomplet concernant spécifiquement les données de
santé et leur utilisation par des algorithmes d’IA.

Concrètement, que se passe-t-il lorsqu’un hôpital collecte les
dossiers médicaux de milliers de patients pour entraîner un
algorithme ? Qui a accès à ces données ? Comment garantir
leur anonymisation ? Peuvent-elles être transférées à
l’étranger pour être traitées par des entreprises technologiques
internationales ? Ces questions restent largement sans
réponse.

L’équité d’accès représente un autre défi majeur. Si l’IA est
déployée prioritairement dans les grands centres urbains, elle
risque d’accentuer les inégalités territoriales existantes. Un
cardiologue de Casablanca pourrait bénéficier d’un
électrocardiogramme analysé instantanément par IA, tandis qu’un
médecin généraliste isolé dans une commune rurale continuerait à
travailler avec des moyens limités.

La question de la responsabilité médicale soulève également des
interrogations inédites. Imaginons qu’un algorithme rate un
diagnostic de cancer sur une mammographie et que la patiente ne
soit diagnostiquée que des mois plus tard, à un stade avancé. Qui
est responsable : le radiologue qui a validé l’analyse
automatisée, l’établissement qui a adopté le système, ou la société
qui l’a développé ? Le cadre juridique marocain actuel
n’apporte pas de réponses claires.

Les biais algorithmiques, un risque invisible mais réel

Un problème plus subtil mais tout aussi crucial concerne
les biais des algorithmes. La plupart des
systèmes d’IA en santé sont développés sur des données issues de
populations occidentales. Leur transposition directe au contexte
marocain pose question : les particularités génétiques,
épidémiologiques et socioculturelles de la population marocaine
sont-elles suffisamment représentées ?

Un exemple parlant : un algorithme de diagnostic
dermatologique entraîné principalement sur des peaux claires
pourrait avoir des difficultés à détecter correctement un mélanome
sur une peau plus foncée. De même, un outil d’évaluation du risque
cardiovasculaire calibré sur des populations européennes pourrait
sous-estimer ou surestimer les risques pour des patients marocains
ayant un profil génétique et des habitudes alimentaires
différents.

Des recherches internationales ont
démontré que des algorithmes peuvent reproduire voire amplifier des
discriminations existantes
. Dans le contexte marocain, cela
pourrait également se traduire par des performances dégradées pour
certaines populations déjà vulnérables.

Vers une adoption responsable et
adaptée

Pour que l’intégration de l’IA dans le système de santé marocain
soit réellement bénéfique, plusieurs conditions doivent être
réunies. D’abord, développer un cadre réglementaire spécifique
combinant protection des données, certification des algorithmes
médicaux et définition des responsabilités. L’Union européenne a
récemment adopté une législation sur l’IA (l’AI
Act)
 dont le Maroc pourrait s’inspirer.

Ensuite, investir massivement dans la formation des
professionnels de santé. L’IA ne remplacera pas les médecins mais
transformera leurs pratiques. Un jeune médecin marocain doit
aujourd’hui apprendre non seulement la sémiologie clinique
traditionnelle, mais aussi à interpréter les recommandations d’un
algorithme, à identifier ses limites et à conserver son esprit
critique.

La recherche locale en IA santé doit également être encouragée.
Les universités marocaines doivent développer des algorithmes
entraînés sur des données locales, reflétant les spécificités de la
population et des pathologies prévalentes au Maroc.

Enfin, une approche inclusive s’impose. Le déploiement de l’IA
en santé doit s’accompagner d’investissements dans les
infrastructures de base : connectivité Internet dans les zones
rurales, équipements médicaux numériques, formation du personnel…
L’objectif étant que la technologie serve à réduire les
inégalités plutôt qu’à les creuser
.

L’intelligence artificielle offre au Maroc une opportunité
historique de moderniser son système de santé et d’améliorer
l’accès aux soins de millions de citoyens. Mais cette
transformation ne réussira que si elle s’accompagne d’une réflexion
éthique approfondie, d’un cadre juridique adapté et d’une volonté
politique de garantir l’équité.

La technologie n’est qu’un
outil
 : c’est la manière dont nous choisissons de
l’utiliser qui déterminera si elle servira réellement l’intérêt
général.The Conversation