Othmane Ibn Ghazala, fondateur d’Accelab et vice-président du Conseil national du tourisme, livre son diagnostic sur l’écosystème travel tech local.
Vous siégiez hier au jury du concours national de startups co-organisé par la SMIT et ONU Tourisme. Quel est l’état des lieux de l’écosystème ?
La SMIT joue aujourd’hui, un rôle de locomotive pour la travel tech locale. C’est un écosystème qui peine à émerger en dépit du poids considérable de l’industrie touristique dans notre économie. D’autres segments, la fintech notamment, captent davantage l’imaginaire des fondateurs. Des programmes comme celui-ci ont le mérite de remettre l’innovation appliquée au tourisme en pleine lumière et, surtout, d’en révéler les opportunités. C’est par la répétition de l’exercice, année après année, et en capitalisant sur les premiers succès, que l’on incitera davantage de porteurs de projets à se tourner vers le secteur et davantage d’investisseurs à considérer la travel tech comme relais de croissance solide.
Quelles familles de projets ont émergé de la session de pitch ?
Plusieurs jeunes pousses au potentiel considérable. La première assure la digitalisation de l’expérience touristique. Beyond The Map, fondée par Chaymae Lougmani-Casanova, en est l’illustration la plus aboutie. C’est une web app qui agrège l’information, la mobilité, la sécurité et la réservation dans une interface unique, accessible sans téléchargement. C’est ce que nous appelons un travel buddy, un compagnon de voyage qui facilite chaque étape du parcours client. La deuxième famille relève de la gamification. Mossika, portée par Ilias Eddaki, digitalise l’apprentissage d’instruments marocains, oud, qanun, gembri, avant de prolonger l’expérience par une découverte physique du patrimoine sur site. Enfin, une troisième ligne de projets investit la gastronomie, terrain sur lequel le Maroc dispose d’un actif de différenciation qu’aucun concurrent ne peut lui contester.
Ces pépites ont vocation à devenir, à terme, des ambassadrices de la destination. À qui incombe la responsabilité d’en faire des acteurs globaux ?
Elle incombe, en premier lieu, aux fondateurs eux-mêmes. Ce sont eux, et personne d’autre, qui peuvent faire en sorte qu’une startup atteigne son marché, réponde à un besoin réel et s’y installe durablement. Des acteurs comme la SMIT et ONU Tourisme remplissent un rôle d’accélérateur, ils facilitent et raccourcissent les étapes. Mais l’attractivité commerciale de ces solutions repose sur les porteurs de projets.
L’accès au capital demeure-t-il, selon vous, l’obstacle structurel pour la travel tech ?
Ce diagnostic correspondait à la réalité d’il y a dix ans. L’écosystème du financement de l’innovation est, aujourd’hui, particulièrement développé au Maroc. Un réseau structuré de business angels accompagne les projets en phase d’amorçage. En aval, les fonds de venture capital, largement multisectoriels, s’adressent également au tourisme. Les chiffres de 2024 sont éloquents. Sur les quinze plus grosses levées de fonds de l’exercice, trois concernaient des startups du tourisme.
En tête, Nuitée, qui a bouclé une série A de 48 millions de dollars, record marocain de l’année, pour son infrastructure de distribution connectant quinze mille hôtels africains. Userguest a levé 2,4 millions de dollars auprès d’Al Mada Ventures et de CDG Invest pour son outil d’optimisation des revenus directs. Enfin Wanaut, que nous avons nous-mêmes accompagnée chez Accelab, a sécurisé deux millions de dirhams auprès d’Augustulus Ventures pour sa marketplace d’expériences durables. Le problème, au Maroc, ne se situe donc pas du côté des fonds mais du côté des projets.
Comment expliquer ce déficit de projets investissables dans un secteur aussi stratégique que le tourisme ?
Les fonds sont là, nombreux. Ils cherchent, inlassablement et parfois désespérément, des startups dans lesquelles déployer leurs capitaux. Ils ne les trouvent pas, ou en nombre très insuffisant. Des jeunes pousses suffisamment solides, suffisamment pertinentes et résilientes pour convaincre un investisseur, voilà la denrée rare. Chez Accelab, notre métier consiste précisément à combler cet écart. Nous prenons ces startups, nous les formons au jargon de l’écosystème, nous les alignons sur les priorités des investisseurs et nous travaillons leur identification du marché, leurs canaux de distribution et leur capacité à générer du revenu. Les investisseurs ne sont pas là pour accompagner. Contrairement à certains programmes à vocation plus sociale, qui entretiennent une forme de naïveté auprès de porteurs de projets aux idées sympathiques mais sans marché, les fonds attendent des entreprises qui vont leur permettre de sortir avec une plus-value. Nous ne sommes pas au pays des Bisounours.
De nombreux observateurs pointent régulièrement un déficit d’accompagnement post-levée de fond. Que manque-t-il précisément à l’écosystème local ?
Certaines startups cochent toutes les cases, lèvent effectivement des fonds, puis se retrouvent seules face à la complexité opérationnelle. L’on constate alors qu’elles n’utilisent pas toujours ces capitaux de la meilleure des manières. Le nerf de la guerre, aujourd’hui, réside dans un accompagnement en deux temps. Accompagner pour lever, puis accompagner pour déployer. Les écosystèmes les plus matures l’ont parfaitement intégré. La SMIT l’a compris également, avec ses trois programmes d’incubation dédiés à la gamification, à la digitalisation et à la gastronomie, dotés d’une enveloppe de 156 millions de dirhams. L’accent mis sur l’accompagnement est, sans conteste, le bon réflexe à adopter à ce niveau.
À quel horizon et sur quels indicateurs jugerez-vous, dans deux ou trois ans, de la réussite de ce cycle d’incubation ?
Il faut résister à la tentation des chiffres impressionnants. Si, parmi l’ensemble des startups accompagnées, deux ou trois finissent, chaque année, par lever des fonds, générer du revenu et créer de l’emploi, c’est déjà un très bon début. Ces success stories, parce qu’elles inspirent, rassurent les investisseurs et attirent de nouveaux fondateurs. Elles produiront ainsi l’effet boule de neige que nous recherchons tous.
Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ÉCO