Burkina Faso : le régime militaire dissout les partis politiques

À l’échelle du continent, les faits suggèrent moins un excès de démocratie qu’un déficit de celle-ci. Selon Freedom House et l’Economist Intelligence Unit, la plupart des États africains relèvent de régimes hybrides, mêlant processus électoraux et institutions fragiles. Seule une minorité peut être qualifiée de pleinement libre, tandis que beaucoup oscillent entre régimes partiellement libres et autoritaires. Le problème n’est donc pas la démocratie, mais son inachèvement. Là où les normes démocratiques existent sans être appliquées, la gouvernance devient erratique ; là où l’autorité s’exerce sans contrôle, elle devient coercitive.

Congo, Soudan, Ouganda : ce n’est pas la démocratie qui tue, mais son absence

Les conséquences de cette faiblesse institutionnelle apparaissent le plus nettement dans les zones de conflit. La République démocratique du Congo, malgré d’immenses ressources minières, demeure l’un des pays les plus pauvres au monde par habitant, avec des millions de morts liés aux conflits. Le Soudan est aujourd’hui plongé dans une guerre civile dévastatrice après des décennies de domination militaire. Dans la région du Tigré, en Éthiopie, le conflit sous Abiy Ahmed a provoqué des pertes civiles massives et anéanti des années de croissance. La Somalie, après des décennies d’effondrement étatique, reste au bas des classements en matière de gouvernance. Ces situations ne traduisent pas un excès de démocratie, mais l’incapacité des États à encadrer le pouvoir et à maintenir l’ordre.

L’histoire des régimes autoritaires est tout aussi éclairante. Sous Idi Amin, l’économie ougandaise s’est effondrée, les investissements étrangers ont disparu et environ 300 000 personnes ont été tuées. Omar al-Bashir a supervisé un déclin économique accompagné d’atrocités au Darfour, faisant des centaines de milliers de morts et des millions de déplacés. Le génocide des Tutsis au Rwanda, qui a coûté la vie à environ 800 000 personnes en quelques mois, n’est pas le produit d’un excès de démocratie, mais de l’effondrement des institutions. Dans tous ces cas, l’absence de contre-pouvoirs n’a pas produit l’efficacité, mais la violence et l’instabilité.

Certes, tous les régimes non démocratiques ne s’effondrent pas de manière aussi spectaculaire. Le Maroc a maintenu une certaine stabilité, tandis que l’Égypte et l’Algérie restent sous des systèmes étroitement contrôlés. La Tunisie a connu un recul démocratique, et le Rwanda associe croissance économique et restriction de l’espace politique. Ces exemples montrent qu’une stabilité sans responsabilité est possible, mais souvent fragile et dépendante des performances économiques.

Ghana ou Botswana et leur stabilité institutionnelle

Les comparaisons les plus instructives proviennent des démocraties africaines relativement réussies. Le Ghana a combiné croissance économique et alternances pacifiques au pouvoir, tandis que le Botswana a bâti une prospérité durable grâce à la stabilité institutionnelle et à une gestion prudente des ressources. Leur réussite ne repose pas sur le rejet de la démocratie, mais sur son enracinement progressif.

Les appels à un retour aux traditions politiques précoloniales contiennent une part de vérité, mais restent limités. Les conseils yoruba, le système politique ashanti ou les assemblées villageoises reposaient sur la consultation et la responsabilité sociale, tandis que des notions comme l’Ubuntu valorisaient l’interdépendance. Mais ces systèmes fonctionnaient dans des sociétés plus petites et plus homogènes. Les États africains contemporains sont vastes et complexes : les normes informelles ne suffisent pas à encadrer des bureaucraties modernes ni à limiter le pouvoir à grande échelle. Elles peuvent compléter les institutions modernes, mais non s’y substituer.

Le cas du Kenya illustre bien cette tension. Le pays a maintenu des élections compétitives et une certaine croissance, mais sa démocratie a été mise à rude épreuve. Les violences postélectorales de 2007-2008 ont montré à quelle vitesse la compétition politique peut dégénérer lorsque la confiance dans les institutions fait défaut. Des réformes ont été engagées, mais les tensions persistent.

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Son rejet de la démocratie ne repose pas sur un modèle alternatif cohérent, mais sur des attentes déçues.

Le Burkina Faso de Traoré s’inscrit dans ce schéma. Son rejet de la démocratie ne repose pas sur un modèle alternatif cohérent, mais sur des attentes déçues. Plusieurs années après son arrivée au pouvoir, son régime peine à améliorer la sécurité ou à produire des résultats économiques, tout en restreignant les libertés. Dans ces conditions, la démocratie devient « inadaptée » précisément lorsqu’elle devient contraignante.

La démocratie serait « occidentale »

L’idée selon laquelle la démocratie serait « occidentale » passe à côté de l’essentiel. Ce qui importe n’est pas son origine, mais sa fonction : limiter le pouvoir, protéger les citoyens et permettre la correction des erreurs. Dans la perspective de John Rawls et de son « voile d’ignorance », la plupart choisiraient un système garantissant des droits plutôt qu’un régime sans responsabilité, intrinsèquement risqué.

Le défi pour l’Afrique n’est donc pas d’abandonner la démocratie, mais de la faire fonctionner. Cela implique de renforcer les institutions, d’améliorer la capacité de l’État, de lutter contre la corruption et d’ancrer la gouvernance dans les réalités sociales. Tous les systèmes politiques échouent, mais pas de la même manière : les régimes sans responsabilité échouent souvent de façon catastrophique, tandis que les démocraties, malgré leurs imperfections, conservent la capacité de se corriger.

Dans cette perspective, les traditions africaines ne sont pas des alternatives, mais des compléments. Elles peuvent renforcer la légitimité, tandis que les institutions démocratiques fournissent les mécanismes contraignants nécessaires pour protéger les citoyens. Le problème n’est pas la démocratie, mais l’absence des institutions qui la rendent effective.

→ (1) Un centre de recherche indépendant basé à Sheffield, au Royaume-Uni.

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