Jusqu’au 12 juillet, le musée accueille dans sa galerie-jardin l’exposition créée par le Victoria & Albert Museum et enrichie, pour cette étape parisienne, de ses collections de photographies et de tissus du continent africain. Un foisonnement culturel et créatif finalement peu connu en Occident.
Dès l’entrée, le ton est donné: les couleurs vibrantes, la diversité culturelle, la richesse des matières… Une robe dos nu en raphia et soie, d’un rose digne du shocking pink d’Elsa Schiaparelli, illumine la salle. Plus loin, une chemisette portée par Nelson Mandela après sa libération en 1990 côtoie une robe sculpturale créée par la Ghanéenne Aisha Ayensu pour Beyoncé.
Conçue à l’origine par le Victoria and Albert Museum de Londres, sous le commissariat de la Britannique Christine Checinska, «Africa Fashion» met logiquement l’accent sur les artistes issus d’Afrique anglophone, notamment du Nigeria et du Ghana.
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Mais l’exposition itinérante déjà passée, entre autres, par New York, Melbourne et Montréal, prend une autre dimension à l’occasion de cette étape parisienne (la dernière avant son retour dans les réserves du musée londonien) jusqu’au 12 juillet 2026. Réactualisé par les deux commissaires françaises, Christine Barthes et Hélène Joubert, ce parcours allant de la période des indépendances à la création contemporaine, foisonne de 600 pièces présentées dans les vastes espaces de la galerie-jardin du quai Branly. Ce qui n’a rien d’anodin.
Tenue traditionnelle masculine de cérémonie nuptiale, ornée de perles et de ses accessoires
Le Figaro
« Les musées de la mode en Europe sont très axés sur les maisons de luxe et les grands noms. Ici, nous invitons à la découverte d’autant que notre fonds abrite une collection de photographies , des tissus, des bijoux et des vêtements des XIXe et XXe siècles venus de Tanzanie, du Niger ou de Côte d’Ivoire», explique Aurélien Gaborit, responsable de collections Afrique de l’institution parisienne qui se veut «un musée d’art et d’histoire et pas uniquement d’ethnologie.»
Les années 1960 : quand la mode devient politique
Le récit débute dans les années 1960, décennie charnière où dix-sept pays africains accèdent à leur souveraineté. Partout, l’industrie textile veut s’affranchir des circuits européens. Au Ghana, l’ancien président Kwame Nkrumah encourage la valorisation du kente cloth (ces motifs multicolores caractéristiques du pays). Senghor, ancien Président de la république du Sénégal, relance les manufactures de tapisserie, dont certaines existent encore aujourd’hui.
Autant de productions et de vêtements qui font rayonner et racontent l’importance de la mode dans cette région. « Le tissu est à l’Afrique ce que les monuments sont à l’Occident et devient un objet politique », souligne Aurélien Gaborit. Les créateurs mettent en avant les matériaux locaux. Soie et raphia se mêlent au coton, tandis que la teinture directement réalisée sur le tissu – ce bleu indigo porté par les Touaregs en signe de protection – s’impose comme signature esthétique et culturelle.
Le tissu est à l’Afrique ce que les monuments sont à l’Occident et devient un objet politique. »
Aurélien Gaborit, chargé des collections Afrique au Musée du quai Branly
L’exposition met aussi en lumière une Afrique volontiers «coquette» , où «s’habiller est presque une obligation morale envers soi et les autres» – un art de vivre. « Une femme n’arrive jamais décoiffée. Lors des mariages ou des baptêmes, aucune ne voudrait porter deux fois la même robe », observe Aurélien Gaborit. C’est cette attention portée au vêtement qui rend ces tenues, cousues à la main pendant plus de 200 heures, si vivantes, même derrière une vitre.
Échanges, influences et appropriation
Tout au long de l’exposition, les influences circulent entre les continents, brouillant les frontières. Chris Seydou, qui a travaillé avec Yves Saint Laurent, en est un exemple éloquent. « En 1967, Saint Laurent, avec son défilé Bambara, faisait déjà de l’appropriation culturelle même si c’était vu comme un hommage », relève Aurélien Gaborit. Le curseur entre hommage, citation et plagiat varie selon les époques.
Ces échanges donnent naissance à des pièces à l’histoire inattendue. Un textile de soie bordeaux venu de Lyon au XIXe siècle voyage jusqu’en Libye, où il est patiemment détissé, transformé, réinventé. Une création du designer Laduma Ngxokolo porte, en elle, l’histoire d’une ancienne veste militaire anglaise. Ici rien se perd, tout se transforme !
Deux robes de la styliste ghanéenne Aisha Ayensu
Le Figaro
Un manifeste pour aujourd’hui
C’est dans cette tension entre histoire et modernité que l’exposition trouve sa force. Tenues traditionnelles, textiles rares et bijoux des collections du Quai Branly y dialoguent avec une nouvelle génération de créateurs plus streetwear, aux coupes androgynes, aux tailleurs déstructurés associés à des tissages séculaires, aux robes afrofuturistes célébrant le mouvement.
Certaines créations intègrent jusqu’au drapeau LGBT, preuve que la mode africaine s’engage malgré la répression de l’homosexualité dans certains pays comme l’illustre l’actualité récente au Sénégal. Pour Aurélien Gaborit, «Le vêtement devient un moyen de revendiquer une identité à la fois profondément ancrée dans l’héritage culturel et totalement connectée aux réalités urbaines mondiales d’aujourd’hui. »
« Africa Fashion », jusqu’au 12 juillet au Musée quai Branly, 37 Quai Jacques Chirac, Paris 7e.
Robe de Frank Aghuno « Oku » en dentelle noire et plumes d’autruche rouges, orangées et jaunes
Le Figaro