Alors que la digitalisation s’impose comme un impératif pour les États, elle ne saurait se substituer à une véritable transformation organisationnelle, prévient Emmanuel Lempert. Le vice-président de SAP pour le Moyen-Orient, l’Afrique et la France revient sur les conditions de réussite des projets numériques publics, le rôle structurant de l’intelligence artificielle dans la décision publique et les enjeux croissants de souveraineté numérique, notamment au Maroc.

La digitalisation des États est sur toutes les lèvres, la transformation beaucoup moins. Comment s’articulent les deux ?
La confusion est fréquente, et elle peut coûter cher aux organisations. Les grands projets d’informatique publique qui ont échoué ont, pour la plupart, buté sur le même écueil, à savoir digitaliser une complexité administrative trop lourde, sans la simplifier au préalable. Il faut distinguer ce qui relève de la transformation organisationnelle et ce qui relève de la digitalisation. Cette dernière porte ensuite une dynamique additionnelle de transformation, mais elle n’en est pas l’origine. Pour qu’un grand projet numérique aboutisse, il faut parfois commencer par transformer l’organisation elle-même.

Et une fois la digitalisation enclenchée, que change-t-elle concrètement ?
La numérisation s’accompagne d’une transformation des métiers, y compris la création de nouveaux postes. Avec l’IA, un agent doit aujourd’hui maîtriser son métier et savoir interagir avec des environnements d’IA qui l’assistent. L’essentiel, c’est que l’humain reste au cœur du dispositif. C’est au capital humain d’apprendre à se servir de l’intelligence artificielle pour atteindre des performances jusque-là inaccessibles.

Techniquement, qu’apporte l’IA à un service e-gouvernement ?
De la prédiction et de la simulation en temps réel. Un gouvernement doit arbitrer, par exemple, en permanence s’il faut relever ou abaisser tel impôt, sur tel segment de la population ou d’entreprises ? Nourrie de données réelles de l’État, l’IA permet de simuler ces décisions à un degré de finesse qu’aucun outil n’avait jusqu’ici permis d’atteindre.

Des outils analytiques classiques le permettaient déjà. Qu’est-ce qui change pour le coup ?
Tout dépend de la qualité des données (comparables, auditables, sécurisées, intègres…). Une mauvaise donnée, c’est une mauvaise nourriture pour le système. Mais si les données sont bonnes, l’IA va bien au-delà de la simulation classique. Elle peut révéler des pistes auxquelles aucun humain n’aurait pensé, suggérer de modifier tel paramètre d’une politique publique. C’est à la fois un outil de simulation et d’aide à la décision, pourvu que la décision finale demeure entre les mains de l’homme.

Au Maroc, le débat sur la souveraineté numérique s’intensifie, avec un partenariat signé par le ministère de tutelle et Mistral. Quelle est votre lecture ?
Le débat sur la souveraineté existe dans tous les pays, et notre approche consiste à nous appuyer sur des leaders technologiques nationaux pour proposer des offres de confiance adaptées à chaque territoire. En France, c’est Mistral. Au Maroc, un partenaire local reste à identifier.

Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ÉCO